Point Critique
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De la nature du Bien

Dis-moi, ô passionné, quel est le plus grand bien ?

Soit. Mais d’abord, il convient d’identifier ce que sont les choses en tant qu’essences et non en tant que conjectures.

Je ne comprends pas, que sont ces conjectures dont tu parles ?

Représente-toi le vêtement que tu portes en ce moment, peux-tu m’en donner la couleur ?

Assurément, il est blanc.

Bien, mais qu’est-il de blanc au juste ? Les habits que tu portes ou bien la représentation que tu en as ?

L’idée que j’en ai, bien sûr.

Ainsi, il semblerait que l’esprit ne peut avoir accès qu’aux représentations du monde, qui sont autant d’approximations du réel, des conjectures basées sur les sensations du corps. Mais avant que tu ne t’interposes en arguant que l’on peut mesurer plus précisément l’état d’une chose par l’intermédiaire d’outils, remarque encore que ces mesures, aussi précises soient-elles, ne sont qu’approximations du réel.

Ce que tu dis là me semble juste.

Maintenant regarde ceci, que sont le un et le deux ?

Ma parole, mais ce sont des nombres, respectivement ceux qui désignent l’unité et la paire.

Mais si une chose est une, dira-t-on qu’il en est deux ?

Sauf erreur, on dira qu’elle est une.

Certes, mais le un et le deux désignent-ils la même chose ?

Non, c’est évident.

Mais quoi ! Ne venons-nous pas de trouver une chose dont l’esprit peut faire l’expérience par l’entremise des sens et dont la représentation est identique à elle-même !

Je le vois. Cela signifie-t-il que les nombres sont à la fois conjectures et essences ?

Ô homme merveilleux, ce que tu dis là est rigoureusement vrai. Mais encore, d’après toi, qu’est-ce qu’une couleur ?

Ma foi, c’est l’effet que produit la perception par l’œil d’une lumière dotée d’une certaine teinte, c’est à-dire d’une longueur d’onde particulière.

Et qu’est-ce qu’un son ?

Mais c’est une onde aussi, perçue pour sa part par l’organe dévolu à l’ouïe.

Et que sont les odeurs et les goûts ?

En ce qui les concerne, ce sont les effets que produisent certains arrangements de molécules sur nos organes du goût et de l’odorat.

Et qu’est-ce qu’une molécule, sinon un arrangement d’atomes ?

C’est bien ce qu’ils sont.

Et les atomes, sont-ils autre chose que des arrangements de particules ?

C’est bien comme cela que la Nature est faite.

Mais enfin, les particules ne sont-elles pas des vibrations dont les physiciens affirment qu’elles sont issues de champs quantiques ?

Sur ce point, je m’abandonne à leur autorité.

D’où que chaque chose semble en réalité pouvoir être décomposée en combinaisons d’ondes.

Je comprends maintenant ce que tu voulais dire lorsque tu proposais d’identifier l’essence des choses. Mais quel rapport cette précision entretient-elle avec la question du plus grand bien ?

Sois sans crainte bienheureux, nous allons y venir. Au surplus, quelle serait la valeur de ma réponse si je disais : «Voilà ce qu’est, pour moi, le plus grand bien » si nous ignorions alors l’objet du bien ? N’aurions-nous pas, alors, parlé en vain et, pour ainsi dire, n’aurions-nous pas fait le jeu de l’opinion ?

Pardonne à ma précipitation, ô passionné, c’est que l’espace d’un instant, il m’a semblé ne plus percevoir le fil de notre raisonnement, mais maintenant, je comprends l’enjeu de ce qui précède.

Soit, tâchons alors de ne point perdre de vue notre objectif. Nous disions, à l’instant, que toute chose est en réalité une onde, me l’accordes-tu toujours ?

Avec plaisir.

Tu me combles de joie. Dis-moi encore, une onde n’est-elle pas un nombre ?

Je regrette, mais je ne peux pas laisser passer cela. Expliques-toi davantage que je puisse m’accorder à toi ou que je m’insurge si je le crois nécessaire.

Tu n’as rien à regretter, au contraire, ton insurrection est justifiée. Remarque cependant que je ne t’ai point demandé si une onde n’était pas autre chose qu’un nombre, mais seulement si elle pouvait être considérée comme tel.

Là encore, je ne vois pas comment tu l’envisages.

Considère le travail des physiciens, n’ont-ils pas recours aux nombres pour caractériser toute onde ?

C’est bien le cas, oui.

Partant, une onde ne peut-elle pas se réduire à un nombre ?

Je le conçois, en théorie seulement.

Je vois que tu me résistes encore, je vais tenter de te montrer que ton doute est infondé. Sais-tu qu’Alan Turing a démontré qu’il existe des machines capables de reproduire le travail de toute autre machine ?

Si je ne m’abuse, ce doit être celles que nous qualifions de machines universelles, est-ce bien de celles-ci dont tu parles ?

Celles-là même. N’a-t-on pas, depuis, démontré que les ordinateurs sont de celles-là ?

Si.

Et les ordinateurs reposent sur une programmation fondée sur des opérations, dont le zéro et le un sont les éléments, le reconnais-tu ?

Je le reconnais.

Mais enfin ! L’esprit lui-même n’est-il pas une machine, d’un genre biologique au demeurant ?

Je suis effectivement de cet avis.

Alors tu m’accorderas, d’après ce qui précède, que toute chose dont on peut avoir conscience au travers des représentations qu’elle suscite chez nous n’est rien d’autre qu’un nombre puisque faisant l’objet d’un traitement d’une machine universelle qui n’est autre que notre cerveau lui-même !

Remarquable ! Ô passionné, je te rejoins sur ce point, et sur les autres aussi.

Heureux de te l’entendre dire. Maintenant, penchons-nous sur l’écueil que voici, parmi les nombres en quantité infinie, en est-il deux qui désignent le même objet ou bien est ce que tous ces nombres ont pour reflet des objets indépendants ?

Mais c’est pourtant évident, si les nombres désignent les propriétés des objets auxquels ils se rapportent, comme nous le disions plus tôt, alors deux nombres distincts ne peuvent désigner que deux objets distincts.

C’est en effet comme cela que sont les choses. Considère alors l’ensemble des nombres, est-il fini ou infini ?

Infini, pour sûr.

Et qu’en est-il des objets, sont-ils en quantité finie ou infinie ?

Tu me trouves ignorant là-dessus, car je ne conçois pas que l’on puisse les compter, sachant qu’il en est qui ont été et qui ne sont plus et d’autres encore qui sont à venir.

Mais tu n’ignores pas que le Monde est fait d’atomes et ces atomes de particules, ou veux-tu revenir sur ce point ?

Je ne l’ignore pas.

Et ces atomes sont-ils en quantité finie ou infinie ?

Pour autant que je sache, ils sont en quantité finie.

Mais alors, les objets eux-mêmes sont faits d’atomes, n’est-ce pas ?

Et comment pourrait-il en être autrement ?

Or n’est-ce pas de la permutation d’un grand nombre de ces atomes que sont faits les objets ?

C’est bien le cas.

Et le nombre de permutations possibles d’un nombre fini d’atomes est-il fini ou infini ?

À l’évidence, il est fini.

Alors il apparaît que les objets aussi sont en nombre fini en tant qu’arrangements d’atomes, le vois-tu plus clairement ?

Aussi clairement que cela est possible.

Bien. Mais si l’ensemble des nombres est infini, que celui des objets est fini et que chaque nombre désigne un objet distinct, alors il est nécessairement des nombres qui ne désignent aucun objet, me suis-tu jusque là ?

Au pas.

Mais que sont les nombres qui désignent des objets et ceux qui n’en désignent pas ? Que sont, au surplus, les qualités des nombres dont une mesure produit des objets et une autre n’en produit pas ?

La réponse est pour moi mystérieuse. Qu’envisages-tu de dire à ce propos ?

Considère avec moi un messager transportant dans son bagage une lettre codée à l’adresse d’un tyran. Qu’arriverait-il à notre messager, si, aussitôt le message délivré et son cachet descellé, le message codé se révélait n’être composé que d’une suite continue du même caractère ?

Alors le messager, ce me semble, souffrira la colère du tyran, car alors, le message sera indéchiffrable.

Et que lui arrivera-t-il encore s’il s’avérait que le message fut crypté de manière trop subtile, au point d’en être indéchiffrable ?

Là encore, notre messager risquera une sévère rétribution.

Oh bienheureux ! Aperçois-tu ce que nous venons de découvrir ?

Pas encore, qu’est-il de si remarquable ? Montre-moi que je puisse le contempler avec toi.

Mais enfin ! Qu’est-ce qu’un nombre, sinon un message dont les caractères sont des chiffres plutôt que des lettres ?

C’est bien ce qu’ils semblent être. Veux-tu dire par là que c’est dans la distribution de ces chiffres que réside la qualité propre aux nombres que nous recherchions jusque là ?

C’est bien ce que j’entreprends de te montrer. Mais il y a plus encore ! Nous avons résolu, grâce à notre messager, que le message ou, si je puis dire, que l’information véhiculée par le message, n’est accessible qu’à la condition que la combinaison des caractères qui le compose ne soit ni trop harmonieuse, ni trop chaotique. Le conçois-tu, toi aussi, de la sorte ?

Tout comme toi, subtil passionné.

Ainsi, reconnais-tu que de même que pour le message, il apparaît que les nombres, en tant que représentations, ne comportent une information qu’à la condition que la disposition de leurs chiffres tienne le milieu entre l’harmonie et le chaos ?

Tout à fait.

Mais qu’est-ce au juste que cet équilibre, à ton avis ?

Je n’en ai pas idée. Qu’en est-il de toi ?

Mais quoi ! Peux-tu me dire, parmi les nombres tenant du chaos, de ceux tenant de l’harmonie et de ceux tenant le milieu entre les deux, quels sont ceux dont l’information se rapporte le plus à des objets ?

Ceux du milieu.

Et que sont plusieurs objets comparés à un seul ?

Un groupe, si c’est ce que tu tiens à savoir.

Oui, mais si ces objets sont distincts, de quelle qualité intrinsèque sont-ils porteurs par rapport à l’objet seul ?

Ils sont différents, comme tu l’as dit.

Et quelle est la qualité relative à la différence des unités au sein d’un groupe ?

La diversité.

Eh bien voilà, tu as ma réponse, le plus grand bien à mes yeux n’est autre que la Diversité en tant qu’elle est une mesure du succès de la nature à générer des formes.

Attends un instant, crois-tu me satisfaire avec pareille réponse ? C’est que je ne parviens pas à entrevoir le lien entre cette qualité et le bien le plus grand !

Je te vois confus. N’as-tu pas, pourtant, conclu avec moi que c’est dans la Diversité que les choses viennent à naître et à se reproduire ?

Nous parlions jusque là de nombres et voilà que, comme de naturel, tu en viens à parer d’objets. Que vaut donc cette diversité pour des corps physiques ?

La même chose.

Et en quel sens ?

Regarde autour de toi, où sommes-nous ?

Dans un salon, pourquoi donc ? Et cesse de me faire languir ainsi, je t’en prie !

Patience, patience, toutes tes réponses sont déjà là, sous tes yeux, et je m’en vais essayer de te les révéler tel un champion son trophée. Ranges-tu cette pièce où nous discutons au rang des objets ?

Si elle ne participe pas à leur nombre, je ne sais pas ce qu’elle est.

Et que préfèrerais-tu, que toutes les pièces au monde soient identiques ou bien qu’il en existe en variété de formes et de compositions ?

Qui ne préfèrerait pas la variété ?

Mais tu ne voudrais pas pour autant qu’elles soient toutes radicalement différentes, de sorte que jamais tu ne saches laquelle est une cuisine, laquelle autre un salon ou une chambre, me trompe-je ?

En ce qui me concerne, tu dis la vérité.

De même de l’art culinaire, dirais-tu qu’il est agréable de manger invariablement le même plat jusqu’à la fin de tes jours ?

J’espère ne jamais connaître pareil supplice.

Et que dirais-tu de toujours manger des plats différents ?

Mais c’est que je tiens à en manger certains plus que d’autres, car les premiers ont ma préférence.

Enfin, vois-tu que la Diversité est un bien agréable où qu’on le retrouve ?

Je le vois mieux maintenant, pourtant, je n’ignore pas qu’il est des individus pour qui la routine et la banalité sont comme des mets de choix. Que faire de ces gens et de leur opinion ?

Ne pas les ignorer, et traiter leur cas de la manière qui suit. De même que l’athlète qui court et se repose, de même la contemplation de la Diversité requiert qu’on s’autorise à se reposer pour en cueillir le fruit. Mais pareils aux athlètes en qualités inégales, nous demeurons inégaux en matière de contemplation. Non que cela soit un mal car cette variété de sensibilité constitue un bien en soi en tant qu’il participe à la diversité de notre société toute entière. Cela dit, nul n’objecterais que les plus passifs d’entre nous aiment à éprouver quelques variations dans leurs rituels quotidiens. Cela te convient-il ?

Je suis de cet avis.

Et perçois-tu aussi combien la Diversité est saine ?

Tout dépend de ce que tu qualifies de sain.

Le sain est l’ami de la Vie en cela qu’il contribue à sa fertilité. Celle-là même qui, comme nous le disions à l’instant, permet aux objets de naître et de se multiplier, et de demeurer à l’équilibre entre l’harmonie et le chaos.

C’est aussi, ce me semble, ce que préconisent les médecins, à savoir la mesure entre ce qui est en excès et ce qui est en manque. Pourtant je crains que l’ombre que ces mots jettent sur mon esprit n’occulte quelque aberrations inhérente à la doctrine que tu préconises ici. En toute généralité, une telle Diversité contient en elle-même le principe de sa corruption car si nous avons loué jusqu’ici la diversité des biens, la diversité des maux semble, elle, à redouter. Qui, en effet, irait jusqu’à avancer que la maladie, la famine ou encore la guerre sont à favoriser de sorte à en exalter les formes ? Certainement pas toi. Or puisque tu n’a pas relevé cette distinction, sauf erreur de ta part, j’entends que tu ne la considère que comme superflue, auquel cas je n’approuve pas ce qui précède.

Quelle fortune n’est pas la mienne que d’être accompagné d’un partenaire si critique, car les accents dans ta voix chantent et résonnent avec le juste écho de la sagesse. Au risque d’avoir à en rougir, j’avoue avoir omis ce point par négligence et non par intention. Laisse donc que je me justifie et prête oreille à mes raisons. Ainsi que tu viens de le dire, la diversité des maux n’est en rien enviable et requiert qu’on cherche à la réduire autant que faire ce peut. Ceci étant dit, bien que ce que nous appelons diversité des maux relève véritablement de la Diversité, il m’apparaît que ceux-ci ne sont que le produit, que le symptôme d’une condition hostile à la Diversité et qu’il convient de traiter. Comprend par là que, à l’instar d’un jardin dont les essences sont autant de formes dont on tiens à accroître la variété, les maux sont pareils à des espèces dégénérées dont l’existence n’est point vile en soi mais sont autant de signaux, autant d’alertes que tout ou partie du jardin souffre d’un périlleux défaut.

Mais dans ce cas, quelle sont les conditions hostiles à la Diversité que tu désigne comme responsable de la dégénérescence de ton jardin ?

Celles-là même dont je parlais plus tôt, à savoir l’harmonie et le chaos et dont la Diversité occupe le milieu.

Et donc de conclure que la diversité des maux n’est pas à redouter mais que leur apparition n’est rendue possible que dans des circonstances intrinsèquement défavorables au maintient de a diversité.

C’est là précisément mon idée, t’est-elle plus acceptable ?

Elle l’est.

Bien. Cette épreuve dépassée, il convient que nous discutions un élément essentiel de notre investigation.

Lequel ?

Au point où nous en sommes, tu devrais avoir remarqué qu’indépendamment de nos expériences particulières, nous nous sommes accordés sur l’effet qu’avait sur nous la Diversité, à savoir le plaisir et la santé. Souhaites-tu que nous complétions cet entretien en délibérant sur la raison de cette curieuse uniformité ?

Rien ne me ferait plus plaisir !

Ainsi, ne trouves-tu pas étrange que j’élève au zénith de la vertu la Diversité alors même que nous n’avons rien dit de sa supériorité par rapport aux autres vertus ? Ne se pourrait-il pas que celle-ci soit juste un bien et non le plus grand de tous ?

J’étais justement sur le point de t’interroger sur la question.

Et tu aurais eu raison de le faire ! Quoi que la réponse à cette question tienne du mystère.

De quel mystère veux-tu parler ?

Du mystère le plus grand, celui des origines du monde, car à mon avis, l’hégémonie morale de la diversité tient son universalité d’un mécanisme qu’il n’est possible de contempler que depuis les hauteurs d’un promontoire tel que le cosmos tiendrait entier dans notre seule vision. Supposes donc avec moi qu’en philosophes, il nous soit donné de contempler cette origine. Que verrions-nous alors ?

S’il est une origine à tout ce qui est, celle-ci ne peut provenir d’une origine antérieure, c’est donc qu’elle se suffit à elle-même. Fort de ce postulat, je ne conçois rien qui puisse être en l’absence de cause, si ce n’est le vide. Aussi, voilà ma réponse : l’origine ne peut être autre chose que le vide lui-même.

Tu remarqueras que le vide dépend d’une cause première, car il n’est d’absence sans présence pour l’entourer ! Au surplus, le vide ne peut être qu’impuissant à produire des causes et à engendrer ce faisant des objets inédits. Cela dit, comme tu l’as justement exposé, la cause première doit se suffire à elle-même. Au surplus, cette origine doit nécessairement être capable d’engendrer de nouveaux objets. En conviens-tu ?

Nécessairement.

Or, une chose n’est-elle pas la conséquence de sa cause ?

Elle l’est.

C’est donc que l’origine à toutes choses est un bien curieux paradoxe, car alors même qu’elle est nécessaire, elle ne peut être une chose puisqu’elle n’a pas de cause. C’est donc qu’elle n’est pas !

C’est aussi ce que je pense.

Mais y a-t-il quelque concept que ce soit qui ne désigne pas une chose ?

C’est pour moi une question insolvable, qu’en dis-tu ?

Je vois pourtant ce qui, dans ce que nous disions plus tôt, pourrait satisfaire notre enquête.

De grâce, dis-moi et sois témoin de ma surprise !

Qu’est-ce donc que le chaos sinon un océan des possibles à la surface agitée et qui, en quelque éternité, accouche soudainement d’un continent demeuré jusque là dans ses abysses ?

Ta métaphore est belle, mais tient-elle la critique et en particulier celle-ci, le chaos, quoi que fertile par nature et ne souffrant d’aucune paternité, n’est-il pas infiniment changeant, de sorte que rien de ce qui s’y crée ne peut demeurer plus d’un instant avant d’être à nouveau englouti par les contingences aléatoires de l’onde tumultueuse ?

Terrible critique que tu adresses là, mon excellent ami. N’as-tu pas cependant acquiescé quand nous concluions que rien ne pouvait précéder l’origine de toute chose ?

Je te l’ai accordé.

Eh bien quoi ? Le temps n’est-il pas une chose ?

Pour te répondre, encore faudrait-il que je sache si le temps possède une cause, alors je pourrais te répondre.

Mais si le chaos est bien l’origine de toute chose, comment donc le temps pourrait-il le précéder ?

Au point où nous en sommes, je serais prêt à envisager qu’il puisse exister de multiples origines au monde.

Mais de deux explications, l’une plus simple et répondant à plus de questions que l’autre, plus compliquée et soulevant plus de questions, laquelle préférerons-nous ?

La plus simple et la plus puissante, bien sûr !

C’est donc qu’il convient de faire l’hypothèse que le temps n’est qu’une conséquence du chaos, sans quoi nous serions contraint de le laisser enveloppé dans un voile de mystères en le plaçant aux origines du monde aux côtés du chaos.

Mais je ne te comprends pas, comment le temps, immatériel et transcendant, pourrait-il procéder du chaos ?

Si, comme tu l’avances, le temps est immatériel et transcendant, alors je ne peux te répondre. Mais as-tu déjà songé que le temps puisse être une propriété émanant de la matière ?

Et comment entrevois-tu cette immanence ?

Vois-tu le vase posé sur cette table ?

Je le vois.

Imagine qu’au moyen d’une scie, nous parvenions à le découper en tranches dans le sens de la hauteur et que nous donnions la première des pièces ainsi obtenues à une tierce personne. Que dirait cette personne, à ton avis, si nous lui demandions de décrire l’objet en question ?

Peut-être y verrait-elle un quelconque anneau de céramique.

Et si nous lui donnions, après cela, la deuxième pièce, considérerait-elle l’ensemble comme deux anneaux de céramique indépendants ou bien, remarquant la continuité entre la forme de la première et de la deuxième section, répondrait-elle autre chose ?

Si cette personne est attentive, elle remarquera que les deux pièces étaient initialement unies.

Et qu’adviendrait-il si nous lui donnions toutes les pièces d’un coup ?

Alors, elle serait bien sotte de ne pas comprendre qu’il s’agit en fait d’un même vase découpé en tranches !

Fais bien attention à ceux que tu traites de sots, car il se pourrait bien que nous soyons de ceux-là. Vois plutôt, l’instant présent et celui qui le précède sont continus entre eux, n’est-ce pas ?

C’est bien ce que je crois.

Et de même pour l’instant qui le suit ?

Oui.

D’autre part, ce que nous appelons présent n’est-il pas distinct du passé et du futur ?

Il l’est.

Par conséquent, ne pourrions-nous pas considérer que, de même que le vase et que ses tranches, de même le temps et ses instants ne nous apparaissent pas comme un objet uni, de sorte que nous n’ayons accès qu’à un de ces instants à la fois suivant une continuité précise, à la manière de la surface du vase et de ses courbes ?

Tu prétends comparer le temps à un vase, mais cela ne revient-il pas à postuler que le futur, autant que le passé, sont figés à la manière de notre céramique ?

C’est bien ce que je soutiens là.

Mais alors, tout le contenu du vase, c’est à-dire l’Univers tout entier et en particulier les êtres qui le parcourent, verraient leurs existences déterminées, qu’il s’agisse de leurs actes ou bien de leurs pensées, de la plus banale à la plus inattendue ? Une telle perspective m’est insupportable !

Très sage ami, tu sais pourtant que la vérité, parfois, blesse comme le soleil brûle l’œil qui le contemple nu.

C’est bien ce que je souffre.

Alors, pour apaiser tes peines, remarque que l’avenir, aussi figé soit-il, ne peut être connu à l’avance, car une telle entreprise requerrait de disposer du moyen de mesurer avec une précision infinie l’état de chaque chose, aussi petite soit-elle, pour en déterminer la course. Ainsi contraints par la Nature de ne point pouvoir prédire l’avenir, il n’est que de peu d’importance que l’avenir soit, ou ne soit pas déterminé !

Cette perspective m’est déjà plus supportable. Néanmoins, je ne puis me rendre à tes raisons car il m’est impossible de me défaire de la certitude de jouir d’une forme de liberté. Sinon, d’où proviendrait la capacité que chacun a de prendre des décisions conscientes ?

Ce que tu nommes conscience, mon ami, serait-elle autre chose que la manifestation d’une somme de souvenirs que tu attaches à une identité qui n’en a que le nom ?

Je n’aimerais rien tant que de comprendre ce que tu veux dire par là.

Au compte de tes souvenirs, penses-tu que chaque expérience de ta vie y soit présente ?

Certes non, il m’arrive d’oublier.

Et parmi ces souvenirs, dirais-tu que ceux-ci sont conforme à la réalité à laquelle ils réfèrent ?

En partie seulement. Il est clair que certains morceaux de ma mémoire se trouvent altérés et déformés avec le temps.

Or, s’il advenait qu’on interchangea ta mémoire avec un autre, dirais-tu que tes décisions demeureraient inaltérées ?

Dans le cas que tu décris, je serais une toute autre personne !

Est-ce à dire que tu n’aurais pas la même identité ?

C’est une façon de tourner les choses, oui.

Mais quoi ? N’est-ce pas précisément la conscience qui est à la base de l’identité ?

Je suis de cet avis.

Alors c’est que la conscience est au service de l’apprentissage en tant qu’elle synthétise et agrège les souvenirs d’un individu pour lui permettre de prendre des décisions. Et, à ton avis, qu’elle fin pourrait servir cette alchimie ?

Je ne pense pas me tromper en avançant qu’il est avantageux de jouir de multiples expériences pour être en mesure de prendre des décisions éclairées.

Je crois en effet qu’il en va comme tu dis et que c’est là la véritable fonction de notre conscience, or, comme nous venons de le démontrer, il n’est de conscience qui ne soit la somme de souvenirs issus de nos interactions avec le monde. D’où que, de même que nous ne contrôlons pas la contingence qui nous expose à ces interactions, de même nos souvenirs sont issus de cette même contingence. Et je n’envisage pas de quel interstice proviendrait alors le libre arbitre ni quel serait sa fonction ou son utilité.

À regrets, je suis bien obligé de te concéder cela. Cela dit, je m’interroge toujours sur le point que tu cherches à atteindre avec tes métaphores.

Rassure-toi, nous n’avons pas parlé en vain. Le temps, avons-nous donc conclu, semble n’être que l’effet de notre découverte progressive et locale du monde. Reconnais-tu alors, conformément au principe de parcimonie que nous évoquions plus tôt, que le chaos soit notre meilleur candidat pour endosser le rôle, si je puis dire, de la cause première ?

Force est de constater qu’il l’est.

Enfin, et avant de parvenir à notre objectif, à savoir de démontrer que la Diversité est le plus grand des biens, faut-il encore que j’attire ton attention sur un point.

Lequel ?

Notre vase.

Encore ?

Encore. Imagine qu’il tombe de la table sur laquelle il repose. Quelle serait la conséquence de sa chute ?

Il se briserait en morceaux au contact du sol. Pourquoi une telle question ?

Tu le verras bientôt. Qu’arriverait-il maintenant si les morceaux de notre vase brisé chutaient simultanément de la même hauteur que le vase. Est-il envisageable qu’en percutant le sol, à partir des morceaux agglomérés, le vase se reforme ?

La chose est impossible ou, en toute rigueur, extrêmement improbable.

Oui, mais pourquoi ?

Cela, je l’ignore.

Considère que nous demandions à un graveur d’inscrire une figure sur tout le contour de notre vase. Suppose encore qu’une fois le travail achevé, nous laissions tomber ce vase. De l’inscription du vase ainsi réduit en morceaux ou de la gravure du vase intègre, laquelle sera la plus lisible ?

Celle du vase entier, pour sûr.

Or, N’est-ce pas parce que l’inscription se trouvera dispersée et mélangée au sol qu’il nous sera plus difficile d’en deviner la forme ?

Si.

Et un œuf cru, est-il plus ou moins ordonné qu’un œuf cuit ?

L’œuf cru est le plus ordonné.

Or, a-t-on jamais vu un œuf redevenir cru après qu’on l’ait cuit ?

Pas que je sache.

Et du bois ou des cendres, lequel est le plus ordonné ?

Le bois.

Or, a-t-on jamais vu des cendres redevenir bois après qu’on l’ait brûlé ?

Jamais.

C’est que, vois-tu, comme toute transformation requiert de l’énergie et que l’énergie procède du chaos, toute transformation ajoute nécessairement au désordre du monde. Aussi, vois comme ce que nous identifions comme le temps n’est en fait que l’effet de l’énergie sur les corps, que ceux qui se transforment le moins paraissent toujours plus jeunes par rapport à ceux qui sont soumis à de grands changements.

Si tel est le cas, comment expliques-tu que le chaos ait pu accoucher d’un monde plus ordonné que lui ?

Je ne devrais pas m’étonner de ce que tu soulèves une question si pertinente, car, homme magnifique, l’incohérence apparente que tu soulèves n’est pas autre chose que le mystère des origines auquel je faisais allusion ! Mais peut-être pourrions-nous tout de même nous saisir d’une bougie pour éclairer cette ombre.

Quelle est donc cette idée lumineuse ?

As-tu déjà résolu un puzzle ?

Oui, bien plus d’un d’ailleurs.

Et ce faisant, tu as organisé ce qui était désorganisé ?

C’est là le principe même de ce jeu.

Mais quelle est la qualité qui t’a permis de t’opposer en apparence à la tendance de la Nature à accroître le désordre ?

Eh bien, le fait que je sache comment procéder.

Et quelle est donc l’origine de ce savoir ?

Je l’ai appris, voilà tout.

Or, la propension à apprendre t’est-elle exclusive ?

Elle est commune aux humains.

Mais si les chiens sont capables d’exécuter les ordres de leurs maîtres, ne l’ont-ils pas appris ?

Si.

Et de même des chevaux, des poules et des moutons, n’es-tu pas de cet avis ?

Je te l’accorde.

Cela doit aussi s’appliquer à tout ce qui, dans son environnement, est capable de s’adapter et d’évoluer, car l’évolution est une forme d’apprentissage, lequel s’applique à des populations entières. Me l’accorderas-tu également ?

Avec plaisir.

Mais un tel ensemble ne désigne-t-il pas tout ce qui vit ?

Je ne saurais te répondre de manière satisfaisante, car j’ignore s’il existe des êtres incapables d’apprendre.

Selon toi, la Vie pourrait-elle se passer d’ordre ?

Tout dépend de la mesure.

Mais quelle qu’en soit la mesure, cet ordre ne doit-il pas nécessairement présenter un certain équilibre pour supporter la complexité des fonctions biologiques ?

Sans discrédit.

Or de même que l’acrobate en équilibre sur une corde, de même tout déséquilibre majeur dans cet ordre biologique, dans le sens de l’harmonie ou dans le sens du chaos, n’aura-t-il pas un impact délétère sur la Vie ?

Si.

Alors, tu dois reconnaitre que tout ce qui vit est, en puissance, capable de maintenir stable son degré d’ordre interne de sorte à s’opposer à la tendance naturelle de la Nature à accroître le désordre. Le reconnais-tu ?

Je le reconnais.

Mais cette capacité n’est-elle pas le fruit d’un apprentissage, aussi rudimentaire soit-il ?

Il faut bien que cela Vienne de quelque-part, mais parler d’apprentissage est-il vraiment nécessaire ?

J’ai peur que nous ne parvenions pas à nous entendre, du moins pas tant que nous ne nous serons pas accordés sur ce qu’est l’apprentissage. Qu’est-il selon toi ?

Cela consiste à mémoriser ce qui nous a été enseigné.

Mais si la cire est capable de retenir l’emprunte du sceau qu’on a pressé contre elle, est-elle pour autant capable d’apprendre ?

Je ne crois pas.

C’est donc que ta définition n’est pas suffisante.

Nécessairement.

Que dirais-tu maintenant d’une cire qui, après qu’on y ait apposé un sceau, retiendrait non pas la forme du sceau, mais une description de celui-ci ?

Alors cette cire fantastique serait en quelque sorte possédée par la Vie !

Mais quelle est la différence entre la cire inerte et cette cire en apparence vivante ?

Je dirais que, là où la première ne fait que retenir l’empreinte, la seconde la transforme.

Et l’acte de transformer ne revient-il pas à utiliser l’information qui lui a été transmise ?

C’est bien cela.

Ainsi l’apprentissage est-il autre chose que l’utilisation de ce qui nous a été enseigné ?

Pas autre chose.

Mais quoi ! L’ordre d’une chose ne peut-il pas tant être troublé par l’excès que par le manque, par le chaud que par le froid, par l’humide que par le sec et par toutes les autres contingences ?

J’en conviens.

Mais si une contingence nouvelle se présente, sera-t-on incapable de circonvenir au désordre qu’elle apporte ?

Pas toujours.

Donc, tu conviendras que l’aptitude à conserver son ordre interne requiert une utilisation de ce qui a été mémorisé afin de le généraliser à des contingences nouvelles et donc que cela revient à apprendre.

J’en conviens.

Par conséquent, reconnais-tu à présent que l’apprentissage est conditionnel à la Vie ?

Cela est nécessaire.

Peux-tu encore me dire s’il est, parmi la multitude des objets n’appartenant pas au règne du vivant, certains qui soient capables d’apprendre ?

À ma connaissance, il n’en est aucun.

Comment peux-tu en être aussi sûr ?

Ce savoir ne tient qu’à mon expérience, aussi je ne puis te le démontrer.

Et s’il était un objet tel qu’il parvienne à apprendre, pourrais-tu l’exclure des cercles de la Vie ou serais-tu obligé de l’y ranger ?

Je veux bien te suivre, mais je ne peux pas t’aider.

Détrompe-toi, tu es plus que capable de m’aider. D’aucuns affirment que, grâce aux progrès de la science, la Vie pourra un jour habiter des machines autre fois inertes. Certains parmi ceux-là s’alarment de ce qu’une telle forme de vie représenterait une menace pour la vie organique tant elle lui serait en tout point supérieure. Qu’il leur soit donné de dormir paisiblement, car leurs craintes me paraissent sans fondement.

Et de quelle autorité te réclames-tu pour avancer de telles choses ?

Mais quoi ! Un artiste a-t-il jamais produit quelque chef-d’oeuvre par accident ?

Cela me semble impossible, de toutes les productions artistiques possibles, belles ou moins belles, les chefs d’oeuvres en sont l’acmé or, cette sommité de l’art compte bien peux d’exemplaires. Par conséquent, il parait absolument improbable de composer un chef-d’œuvre sans en avoir le dessein.

Et ne dit-on pas des artistes passés maîtres de leur discipline qu’ils ont atteint les sommets de leur art ?

C’est bien ce que l’on dit.

Mais n’est-ce pas justement grâce à la connaissance parfaite de leur art que les maîtres parviennent parfois à produire des chefs-d’œuvres ?

Nécessairement.

Au demeurant, le seul plagiat d’un chef-d’œuvre ne requiert-il pas déjà une expérience certaine dans l’art que l’on cherche à copier ?

Si.

Or, des œuvres de la Nature, la Vie n’en n’est elle pas le chef d’œuvre ?

Pas moins que cela en tous cas.

Et crois-tu que nous disposions d’une connaissance parfaite des processus inhérents à la Vie ?

Certes, nos connaissances du vivant sont imparfaites, mais je dirais qu’elles sont assez poussées pour faire de nous des apprentis en la matière.

Enfin, penses-tu que nous puissions un jour combler cette lacune ?

Je ne saurais que te répondre, qui sait si, à l’avenir, telle ou telle découverte ne nous permettra pas d’appréhender la Vie dans toute sa latitude ?

Mais le propre de la Vie n’est-il pas, comme nous le disions à l’instant, d’apprendre et de s’adapter à son environnement ?

C’est bien là l’une de ses propriétés.

Or, si la création de vie en tant que chose inédite et non en tant que simple copie implique une connaissance complète de ses processus, cela n’implique-t-il pas nécessairement une connaissance complète de toutes les contingences auxquelles elle pourrait être confrontée ? Et comment pourrait-on jamais s’assurer de ne pas avoir omis des contingences à notre examen ?

Je devine ta rhétorique, mais je n’y adhère pas. Si le propre de la Vie revient bien à apprendre, il suffit que nos scientifiques mettent au point une machine capable d’apprendre. Alors, nous tiendrons notre recette pour créer une forme de vie artificielle !

Mais quoi ? Créer de telles machine ne reviendrait-il pas à leur transmettre les défauts inhérents à notre modèle organique ? À savoir l’incapacité à apprendre sans commettre d’erreurs. Aussi, ce travail ne relèverait-il pas du plagiat plutôt que de la composition en cela que nous ne nous serions contentés alors que de reproduire le mode d’apprentissage dont nous procédons ?

Veux-tu dire que contrairement aux objets inertes, les êtres doués d’apprentissage appartiennent à un règne tel que seule leur reproduction est possible et non leur création avec ce qu’elle implique de défauts ?

Cela même et son corollaire immédiat, à savoir que la reproduction de toute œuvre, et en particulier de la Vie, implique la reproduction de ses qualités comme de ses défauts, de sorte qu’aucune forme de vie, artificielle ou non, puisse être jamais ni parfaite ni supérieure en tout point aux autres, mais simplement plus ou moins bien adaptée à un environnement, ainsi qu’il en va de toutes les espèces. Et au risque que tu ne t’interposes en arguant qu’il est déjà de ces machines qui sont capables d’apprendre incomparablement plus vite que des humains, je dirais ceci. Ces mêmes machines auxquelles tu réfèrerais alors sont certes merveilleusement adaptées à leur environnement de silicone, mais chacun sait que les tâches réelles recèlent une complexité infiniment supérieure aux opérations abstraites manipulées dans des univers artificiels. M’est avis que toute forme de vie réalise un équilibre optimal entre une propension à commettre suffisamment d’erreurs pour apprendre et une capacité à en commettre suffisamment peu pour demeurer hors de danger. Or, cet optimum est relatif à tout environnement, aussi, ne soyons pas surpris de ne jamais parvenir à dépasser en perfection les oeuvres de la Nature. Peut-être paierons-nous collectivement le prix de cette leçon le jour où nous lâcherons la bride de ces cerveaux artificiels pour leur permettre de concourir dans la grande course de l’évolution, libres de commettre suffisamment d’erreurs pour fatalement ressembler à leurs créateurs.

Il faut reconnaitre que la confusion entre composition et plagiat est lourde de conséquences.

D’où que, comme je te le disais, s’il existait une machine capable d’apprendre véritablement, c’est à dire de mémoriser et d’employer ses souvenirs afin de s’adapter à son environnement, c’est que sa propension à apprendre lui aurait été transmise par ce qui déjà apprenait, ne faisant d’elle qu’un exemplaire bâtard du modèle organique et non une forme de vie d’un genre inédit !

S’il en va comme tu dis, comment ont pu apparaître la Vie et l’apprentissage ?

Voici encore un mystère devant lequel je me trouve impuissant. Il y a fort à parier que la Vie soit à ce point complexe que nul ne parvienne jamais à jeter toute la lumière sur sa genèse.

Alors, il semblerait qu’il n’existe pas, parmi toute la multitude des objets inertes, ne serait-ce qu’un seul qui soit capable d’apprendre.

Remarque donc que si l’apprentissage est la condition nécessaire et suffisante à la vie, c’est que les deux sont identiques !

Ce que tu dis là n’est pas de moindre importance !

Enfin, je veux attirer ton attention sur un point.

Lequel ?

Es-tu familier avec ce que les physiciens appellent des systèmes complexes ?

Entends-tu par là les systèmes dont la somme des parties produit un tout différent de cette somme ?

C’est bien ce dont il est question. Sais-tu encore que, sous certaines conditions, ces systèmes peuvent adopter un comportement purement chaotique, alors que, sous d’autres, le chaos laisse sa place à l’ordre et au rythme ?

J’ai entendu parler de cela.

Aussi peut-on conclure que le chaos, de même que l’ordre, peuvent émerger d’une seule et même source.

J’admets que la chose m’intrigue.

Au surplus, reconnais-tu ceux des systèmes du monde qui procèdent des systèmes complexes et ceux qui n’en procèdent point ?

Je ne saurais te satisfaire puisque je peine à concevoir un système dont le tout ne présente pas quelque propriété émergente. Pour ma part, tout système est singulièrement complexe.

Tu as bien fait de t’exprimer au mépris de ma satisfaction, car, en réalité, je suis du même avis que toi. Enfin, comprends-tu que c’est dans cette émergence de propriétés inédites que gisent tous les mystères auxquels nous nous sommes confrontés, celui des origines et celui de la Vie ?

C’est bien là leur point commun.

Ainsi peut-on conclure que c’est par l’apprentissage que la Vie parvient à résister à l’inertie de l’Univers dans sa course au désordre. Au surplus, que dire de la Diversité, sinon qu’elle est un bien et que ce bien est non seulement sain et vecteur de bonheur, mais encore que la Nature elle-même tend à son accroissement, que c’est elle qui, par l’émergence, ce mécanisme aussi obscur qu’incontestable, a su fendre les ténèbres du chaos primordial et qui, non contente d’avoir accouché du monde, a encore permis à la Vie d’apparaître et de prospérer ! N’est-ce pas là une preuve éclatante de la tendance de la Nature à accroître la Diversité et la complexité des êtres ? Et comment ne pas prolonger de nos existences ce dessin nécessaire ? Comment ne pas considérer, après cela, que la Diversité est le plus grand des biens ?

À présent, moi aussi, j’en suis convaincu.