Point Critique
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De l'exercice du bien

Mon illustre ami, comme lors de notre précédent entretien c’est toi qui m’a interrogé, permets que cette fois-ci, ce soit moi qui te mette au défi.

Ô vénérable et sage passionné, comme je me languis de ce que tu me juges assez digne pour laisser peser sur mes épaules tes énigmes fertiles. Propose donc que nous disposions ensemble des fruits de la Nature.

Ainsi qu’à l’habitude, tes éloges fleuries résonnent au creux de mon oreille avec un son fidèle. Voyons donc où peut bien mener ton amour pour moi et livre-moi ton avis sur la question qui découle inévitablement de ce que nous discutions alors. D’après toi, comment faire le plus grand bien ?

Je dois admettre que tu ne me ménages pas tant est vaste la question. Néanmoins, je vais tout de même faire de mon mieux pour t’apporter réponse. Puisque nous étions convenus que l’accroissement de la Diversité est le plus grand des biens, je conclus logiquement que l’exercice du plus grand bien consiste à tout faire afin d’accroître la Diversité. Voilà ce que signifie, à mon sens, faire le plus grand bien. Mais comme tu m’interroges sur le moyen d’une telle entreprise et non seulement sur sa nature, j’avancerais que chaque apprentissage, en tant qu’il accroît la Diversité du monde, contribue à l’exercice du plus grand bien et que c’est en apprenant soi-même et en poussant d’autres à le faire qu’on se rend excellent.

Te référant à l’apprentissage, rappelles-moi ce qu’il est pour toi, que nous nous mettions d’accord.

Comme nous l’avions déterminé ensemble, l’apprentissage consiste en l’utilisation de ce qui a été mémorisé.

Si donc telle est ta définition, nous sommes toujours du même avis. Cependant, il convient cette fois-ci que nous allions plus loin dans l’étude de la Nature de l’apprentissage afin de cerner la méthode qui convient pour son exaltation.

Ne tardons pas, alors, et mettons-nous en marche.

Bien. Je me demande justement, de même que certains sont plus doués que d’autres pour compter, pour lire ou pour peindre, peut-on, de même, considérer que certains sont plus doués que d’autres pour ce qui est d’apprendre ?

Il me semble qu’il en va comme tu le proposes, car les enfants sont notoirement connus pour être habiles à apprendre comparés aux adultes.

Or, quelle qualité peut bien être responsable de cette habileté que les enfants ont et que les adultes ont perdue avec le temps ?

Je suggère qu’il s’agit de la curiosité.

Et où donc cette curiosité prendrait-elle racines ?

Mais n’est-ce pas là justement que réside la Nature de la jeunesse ?

Certes, mais toute nature obéit à des lois, et quelle est donc cette loi qui nous occupe ?

La naïveté, ce me semble.

Pourtant, les adultes aussi sont quelques fois naïfs, sont-ils pour autant curieux ?

Non, à l’évidence.

Au demeurant, gardons à l’esprit que ce que nous cherchons là n’est pas autre chose qu’une motivation. Or, à quel motif produit-on quelque action que ce soit ?

Au nom du besoin, tout simplement.

Et le besoin provient-il du manque ou n’en provient-il pas ?

Il en provient.

Alors, tu admettras que le manque est ami de l’apprentissage en tant qu’il en constitue le motif.

Il en va comme tu dis.

Mais la mémoire n’est elle pas elle pas aussi condition de l’apprentissage tant elle est indispensable à la rétention des leçons que nous ont apportés nos expériences antérieures ?

Elle apparaît en effet nécessaire.

Bien, mais alors nous voilà encore troublés.

Comment l’entends-tu ?

Ne vois-tu pas qu’ainsi pourvu de mémoire et de besoins, un être est toujours incapable d’accroître ses connaissances ?

Ne parlais-tu pas justement de mémoire dévolue à cet effet ?

Oh mon délicieux compagnon, es-tu en train d’insinuer que la mémoire seule suffit à s’enrichir ?

Certes non, elle a besoin des sens.

Aussi, la sensibilité doit rejoindre les qualités indispensables à l’apprentissage.

C’est accordé.

Maintenant, représente-toi un naufragé échoué sur la plage d’une île stérile en nourriture. Supposons encore que notre homme aperçoive, au loin, une autre île, luxuriante et abondante de verdure. Comme il ne sait pas nager, il incombe pour sa survie qu’il apprenne à le faire. M’ as-tu suivi jusque là ?

Comme une ombre.

Disposant de mémoire, du désir de survivre et de chacun de ses sens, crois-tu que ce malheureux parviendra à survivre à sa tragédie ?

Je n’envisage pas ce qui l’en empêcherait.

Mais qu’est-il question d’apprendre lorsqu’on apprend à nager ?

Je dirais la coordination des membres et du souffle.

Et qu’adviendrait-il de ce naufragé s’il était incapable de s’essayer à diverses techniques pour atteindre cette coordination ?

Alors il me semble qu’il ne progresserait point.

Et d’où provient cette variété de tentatives indispensable à la progression ?

Sans doute de la volonté.

Et sur quoi reposerait la genèse d’une technique nouvelle dans ce cas ?

Et bien de la combinaison de ce qui a été précédemment appris.

J’ai peur de ne pas te comprendre. D’où prétends-tu tirer les souvenirs d’une activité qui n’a encore jamais été entreprise ?

Il suffit pour cela que notre pauvre Crusoe s’essaye à la nage, alors il disposera de souvenirs éparses !

Mais quoi ? En quoi l’essai permet-il d’accumuler des expériences nouvelles et différentes des précédentes ?

La chose apparaît évidente : chaque essai n’ajoute-t-il pas à nos connaissances ?

Et de quelle manière un essai ajoute-t-il une expérience inédite à notre mémoire ?

En se distinguant des précédentes expériences.

Mais en quoi est-elle différente ?

Ne l’est-elle pas nécessairement ?

Si tel est le cas, dis-moi ce qu’est cette nécessité que nous clôturions nos recherches.

J’admets que je l’ignore.

Alors permets que je t’aiguille un peu. Quelles sont, à ton avis, les issues possibles d’un essai ?

Le succès et l’échec.

Or, dans le cas qui nous concerne, de la réussite et de l’erreur, laquelle a pour conséquence le succès de l’apprentissage et laquelle a pour conséquence l’échec de l’apprentissage ?

À l’évidence, c’est la réussite qui conduit au succès et l’erreur qui conduit à l’échec.

Ô comme l’évidence est mère de bien des confusions, car c’est à mon sens le contraire qui est vrai.

Je serai curieux de savoir par quel tour tu parviens à atteindre pareille conclusion !

Mais au moyen de la logique, uniquement. Fais donc voir ce que sont pour toi l’erreur et la réussite, peut-être est-ce là que réside notre désaccord.

J’estime que l’erreur est le résultat d’une fausse prédiction, tandis que la réussite résulte pour sa part d’une prédiction juste.

Mais du prévu ou de l’imprévu, lequel porte la nouveauté ?

L’imprévu, cela va de soi.

Ne réalises-tu pas que tes réponses se contredisent d’elles-mêmes ? Qu’en vérité, c’est par l’erreur et non par la réussite qu’on s’expose à l’imprévu, condition nécessaire à la variété et à l’apprentissage ? Qu’en l’occurrence, notre naufragé gagne à tenter sa chance et à braver les eaux, car c’est pour lui l’unique moyen de s’approcher d’une coordination suffisante à la nage en découvrant, erreur après erreur, de nouvelles combinaisons de mouvements, inévitablement dues aux contingences variables de ses essais ?

Voilà qui vient à ravir l’âme de ton heureux témoin, je suis d’accord avec toi !

Bien, nous voilà forts d’une conclusion fertile, car nous sommes désormais convaincus que la mémoire, en compagnie des sens, du manque et de l’erreur, sont tous parents de l’apprentissage. Cependant, et afin d’exploiter cette trouvaille, il nous incombe maintenant de chercher à cultiver ces quatre qualités. M’accompagneras-tu jusque là ?

Je ne peux que te promettre de faire de mon mieux !

Et je ne t’en demande pas plus. Dis-moi donc, est-il quelque être en ce monde qui n’aspire pas au bonheur ?

En tous cas, s’il s’en détourne, c’est qu’il ne le fait pas volontairement.

Et même dans ce cas, cessera-t-il de le chercher ?

Dans la plupart des cas, je te l’accorde, mais que dire des suicidaires ? Penses-tu qu’eux aussi aspirent au bonheur ?

Même la mort peut être un refuge pour échapper à un malheur plus grand, or, le Monde regorge de destins pires que la mort.

Tu dis vrai.

Notre délibération ne porte-t-elle pas justement sur le bonheur puisqu’elle porte sur le bien ?

Si.

Aussi aurions-nous tort de ne pas chercher à répandre ce bien parmi le grand nombre, es-tu aussi de cet avis ?

Mais quelle est cette communauté que tu ranges dans ce nombre ?Si je te répondais qu’il s’agit là de l’ensemble de ce qui vit, seras-tu à ma suite, étant entendu que tout ce qui vit apprend, d’après ce que nous avions précédemment conclu, et donc, aspire au bonheur ?

Et comment procèderons-nous pour garantir à ce nombre l’accès au bonheur ?

Comment fait-on quoi que ce soit qui ait trait à la communauté ?

Serait-il question de politique ?

Précisément cela.

J’ai hâte d’apprécier ce que tu as à dire sur le sujet !

Ensemble, mon ami, c’est ensemble que nous allons procéder ! Et d’abord, faut-il que nous nous entendions sur la marche qu’il convient de suivre. Pourquoi ne pas exposer en premier ta définition de la politique de sorte à ce que nous débutions sur des bases solides ?

Soit. La politique est pour moi la discipline qui se rapporte à l’administration du groupe.

D’accord avec ceci. Mais les accords sont-ils des lois ?

Oui, mais qui a parlé d’accords ?

Ignorerais-tu que tout groupe tient son unité des accords qui en fédèrent ses membres, à la manière d’un ciment ?

Sans contredit.

Dans ce cas, infirmeras-tu que tout groupe contient en lui-même le principe qui le fédère ?

J’en conviens.

Or, les lois n’émanent-elles pas de la politique ?

Elles en proviennent.

C’est donc que l’existence du groupe et de la politique sont inséparables.

Nécessairement.

Dis-moi encore, s’il advenait qu’on retranchât à un groupe l’un de ses éléments, pourrait-on dire que le groupe demeurerait inchangé ?

Comment ce groupe pourrait-il rester inchangé alors même qu’on lui a ôté quelque chose ?

Maintenant, si au lieu de retrancher un élément à ce groupe, on venait à le remplacer par un autre, pourrait-on toujours soutenir que ce groupe resterait inchangé ?

Ma réponse est la même, qu’importe la Nature de la transformation.

Et ce, même si cette substitution consistait à remplacer un élément par un autre, ce dernier entretenant les mêmes relations que son prédécesseur avec son environnement ?

Cette précision m’indiffère.

Pourtant, homme merveilleux, étais-tu un autre homme il y a un an de cela ?

Que signifie cette énigme ? J’étais tel hier que je le suis aujourd’hui et autant que je le serai demain s’il m’en est donné la chance !

Vraiment ? Il me semble pourtant qu’il y a un an de cela, aucune de tes cellules n’occupait la même place qu’aujourd’hui, la plupart s’étant même répandues en poussière avec le temps.

Permets que je revienne sur ma parole. Je reconnais que j’ai manqué de constance dans mes affirmations.

Et quel est maintenant ton avis ?

Je pense que le groupe demeure identique à lui-même après sa mutation.

Le groupe serait-il donc indépendant de ses parties ?

D’après ce que nous venons de démontrer, je dirais plutôt que tout groupe dispose d’une identité propre, ni égale ni totalement étrangère à ses parties.

Alors il apparaît que nous ayons manqué quelque chose, sans quoi nous aurions eu tôt fait de déterminer où commence et où finit le groupe.

Et as-tu le moindre indice qui serait susceptible de dissiper ce mystère ?

Peut-être dispose-je en effet d’une lanterne assez puissante pour nous guider dans ce brouillard.

À toute sagesse l’oreille curieuse se tend.

Dans ce cas, espérons combler cette oreille attentive ! À cette fin, j’aimerais que tu répondes à ceci : quel est l’objet du langage ?

Le langage permet de partager l’information.

Et ce partage, peut-il ce faire qu’il ne soit pas parfait, mais souffre de quelques dégradations ?

Cela se peut.

Mais d’où proviendrait, alors, les défauts responsables de ces dégradations ?

De l’incertitude liée à toute irrégularité dans l’émission ou dans la réception d’un message.

Et comment s’y prend-on pour donner de la régularité à ce qui en manque ?

Mais au moyen des règles, bien sûr.

Or, une règle de langage est-elle autre chose qu’un accord arbitraire, de sorte que si l’on avait appelé le bleu rouge et le rouge bleu, cela n’aurait en rien altéré la qualité du langage ?

À l’évidence, nous n’en aurions point souffert.

N’est-il donc pas tout aussi évident que c’est au nom de pures commodités de langage que nous nous accordons à distinguer les chats des oiseaux et les solides des liquides ?

Permets-moi de te retenir un instant. Irais-tu jusqu’à affirmer qu’une chose et son contraire sont en fait de même nature ?

Tu m’as bien entendu. Au surplus, quelle différence existe-t-il entre un chat et un oiseau ?

Les différences sont multiples, à commencer par le fait que les deux forment des espèces différentes et qu’à ce titre, elles ne peuvent s’accoupler pour former une descendance fertile.

Mais quel principe gouverne une telle loi ?

Celui qui veut que l’information portée par les gamètes de ces espèces sont incompatibles.

Saurais-tu me dire enfin à quel degré de similitude ces gamètes deviendraient compatibles et en dehors de quelles bornes ne le seraient-elles plus ?

Une telle question est du ressort d’un spécialiste, et je n’en suis pas un.

Alors peut-être seras-tu en mesure de me dire ce qui distingue les liquides des solides ?

De même, les divergences sont nombreuses, ces états disposant de propriétés différentes.

Et quel principe gouverne l’attribution de telles propriétés ?

Celui qui veut que l’information portée par des agencements différents de molécules produise ici telle propriété et là telle autre propriété.

Mais à quel degré d’agencement peut-on considérer telle substance comme un liquide et telle autre comme un solide ?

Tu me trouves encore ignorant sur ce point, l’aide de l’expert serait la bienvenue.

Nul besoin de recourir à des experts pour reconnaître ce que nous venons de mettre au jour, mon ami.

Et quelle est cette découverte ?

Reconnais-tu que toute espèce est cousine d’une autre de par leur origine commune, fut-elle lointaine ?

Elles le sont en effet.

Reconnais-tu de même que les solides et les liquides partagent une nature semblable à des liens de parentèle de par leur origine commune ?

Quoi que cela signifie, j’ai besoin que tu m’expliques.

Tout ce que je te demande, c’est s’il existe quelque chose qui ne soit pas la conséquence d’une autre chose.

Si tel n’était pas le cas, comment pourrions-nous expliquer l’origine de quoi que ce soit ?

Comment le pourrions-nous, en effet. Remarque encore qu’à ce titre, toute chose est soit parente, soit fille, soit cousine de toute autre chose. Que tout ce qui existe ne se distingue que par degrés de parentèle et que ces degrés sont en nombre infini.

Les choses sont telles que tu les décris.

Dans ce cas, peut-on ignorer plus longtemps que le seuil de degrés de parenté au-dessus duquel on range telle chose dans telle catégorie et telle autre chose dans telle autre catégorie est le fait d’une convention ?

C’est bien ce que nous faisons.

Et quelle fin servent ces conventions ?

Elles se doivent d’être utiles afin de servir de références communes à tous les usagers du langage.

Tu touches un point très juste, lumineux camarade ! C’est bien à l’aune de leur utilité que sont conçues les catégories et que sont définies les choses. Il n’est point au monde de frontière entre ce que nous qualifions d’ensembles, mais seulement, si je puis dire, une soupe d’éléments entretenant des liens et que l’on divise arbitrairement en ensembles sur la base de critères d’utilité. Or c’est là que gît un écueil insidieux. Tout l’enjeu de ce détour était de nous le faire réaliser, car l’utilité n’est-elle pas affaire de contexte, de sorte que ce qui est jugé utile aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain ?

Je suis bien de cet avis.

Il est donc heureux que le langage soit une chose assez fluide pour tolérer d’amples variations, peut-on en dire autant de la morale ?

Certes non, il faut des générations pour altérer la morale de tout un peuple.

Or, la politique n’est-elle pas une cathédrale fondée sur la morale ?

Si.Dans ce cas, il est urgent que nous nous attachions une bonne fois pour toute à distinguer les choses périssables de celles qui sont immortelles afin de ne légiférer que sur ce qui demeure en dépit du contexte.

Mais comment entends-tu identifier ne serait-ce qu’un principe qui soit impérissable, alors même que nous venons de conclure que rien n’échappe à son environnement ?

Excellent homme, t’a-t-on jamais enseigné qu’il existe, de tous les principes au monde, certains qu’on qualifie de phénomènes et d’autres qu’on nomme processus ?

Je n’y ai pas été initié, mais peut-être me feras-tu l’amitié de remédier à cette lacune.

J’apprécie ton enthousiasme. Voilà donc ce que sont les principes que l’on désigne sous les termes de phénomènes et de processus. Tous les corps, parmi lesquels les rochers, les astres ou les êtres participent au nombre des phénomènes qui, pareils à des ingrédients de cuisines, se trouvent combinés, réduits ou transformés par des processus présidant à leur mouvement. On trouve dans cette seconde catégorie des choses telles que l’amour, la beauté et le bonheur.

Un instant je pensais te suivre lorsque tu discourais sur les corps, puis tu m’as égaré en rangeant le bonheur, de même que l’amour et que la beauté parmi les mouvements.

Doutes-tu que l’attraction soit un mouvement ?

Il faudrait être fou pour discuter cela !

Mais qui, de toi ou du fou, ignore que l’amour, la beauté et le bonheur sont autant d’attractions ?

Quel est ton dessein avec ces belles métaphores ? Certainement pas me perdre, en tous cas je ne comprends pas !

Alors, je vais essayer de te montrer ce que je veux dire par là. À cette fin, représente-toi un festival de tir à l’arc auquel sont conviés toutes sortes d’archers, de l’expert au débutant. Qui, de ces deux extrêmes, dispose de la plus grande habileté au tir, d’après toi ?

Les experts, cela va sans dire.

Et qui, de la flèche ou de l’archer, cherche à atteindre sa cible ?

À ce que je sache, les flèches ne visent pas !

Aussi, serions-nous incapables, sur la base du seul examen des flèches de ces archers, de déterminer laquelle appartient à l’expert et laquelle au novice, n’est-ce pas ?

C’est ce qu’il me semble.

Dans ce cas, qu’importe la flèche employée, le trait de l’expert dépassera quasiment toujours en précision celui du novice tant c’est la main qui bande l’arc qui contient le talent !

Et où veux-tu en venir avec cela ?

Mais quoi ? Ne vois-tu pas que de même que l’archer et sa flèche, de même les processus et les phénomènes sont dissemblables ! La joie, la joliesse et l’envie ne sont-ils pas, en quelque sorte, les traits tirés de ces archers que sont le bonheur, la beauté et l’amour ?

Bien que je saisisse la différence qui sépare ces qualités, je ne devine pas ce que tu entends faire de cette distinction.

Ô bienheureux, n’as-tu pas remarqué comme nous venons d’ingénieusement lever le voile sur toutes ces choses que nous qualifions d’impérissables ?

Serais-tu en train de dire que l’impérissable serait tapis sous les cagoules de ces archers dont nous parlions ?

Ceux-là mêmes. Et pour t’en convaincre davantage, imagine être positionné en un point intermédiaire de la course d’une flèche décochée lors de ce festival, de sorte à ne distinguer ni l’archer ni sa cible. Voyant le projectile filer sous tes yeux, t’écrierais-tu « voici l’archer ! » ?

Pour qui me prends-tu ? Je suis bien capable de faire la différence entre un archer et sa flèche !

Par ailleurs, une fois la flèche parvenue au terme de sa course, l’archer demeure ou ne demeure-t-il pas ?

Il demeure.

De même, lorsque l’on aperçoit une jolie chose, que l’on désire ou que l’on est joyeux, ne s’écrie-t-on pas « voilà le beau ! », « voilà l’amour ! » ou « voilà le bonheur ! » ?

On aurait tort de s’exprimer ainsi.

Reconnais-tu aussi que les phénomènes disparaissent à la fin de leur course, cependant que les processus ne périclitent en rien ?

Je dois me rendre à tes raisons, mais pourquoi ne pas avoir commencé par là ?

Tu comprendras, excellent homme, que notre archer nous aura bien été utile pour cerner la Nature véritable des processus et des phénomènes. Que ces flèches projetées, fussent-elles de véritables phénomènes, œuvres, êtres ou sensations, obéissent à la dextérité d’autant d’archers que sont les processus, beauté, amour ou bonheur, visant chacun à une cible différente que nous tentons à notre tour d’atteindre par la pratique des arts, de la science et de la philosophie.

Tu me trouves convaincu, mais où donc ce savoir trouve-t-il une fin utile ?

Puisque nous sommes à présent en accord sur la distinction entre les phénomènes et les processus, que nous avons, au surplus, établi la Nature labile des premiers et immortelle des seconds et que nous sommes convenus qu’il fallait délibérer de politique pour le plus grand bonheur du plus grand nombre, il apparaît que nos délibérations futures requièrent d’être guidées par la recherche de lois fondées sur des processus et non des phénomènes si on les veut aptes à survivre au passage du temps et de ses caprices.

Bien que j’admire ta sagesse, il semble que tu aies remonté ton filet trop tôt, laissant s’échapper un poisson.

Je n’ai ni l’orgueil de me croire parfait ni la bêtise d’ignorer la critique. Parles donc, que nous soyons fixés !

viens-tu, comme je le crois, de ranger les êtres avec les autres phénomènes ?

C’est ce que j’ai fait.

Pourtant, un être n’est-il pas l’objet de multiples processus, tantôt qu’il s’agisse de l’art, tantôt de la gymnastique ou tantôt de la science ? Ta métaphore ne saurait soutenir ce cas exotique puisqu’au contraire des flèches, les êtres empruntent une variété de trajectoires aux cibles toutes différentes !

Je te concède bien volontiers ce manquement de ma part. Afin d’y remédier, réponds à ceci : le fruit de la combinaison de deux mouvements est-il autre chose qu’un autre mouvement ?

Et que peut-il être d’autre ?

Or, les processus sont-ils ou ne sont-ils pas des formes de mouvements animant la matière selon des lois diverses ?

C’est bien comme cela que nous les avons définis.

D’où que la combinaison de deux processus est elle-même un processus, n’est-ce pas ?

Ce me semble.

Aussi reconnais-tu ce qu’est réellement l’apprentissage ?

Ne l’avons-nous pas déjà défini ?

Alors, tu reconnaîtras que ce qui apprend est de nature changeante, ai-je ton accord ?

Je le reconnais.

Et un changement est-il autre chose qu’une transition d’un état vers un autre ?

Non, pas autre chose.

Alors, il semble que nous tenions là notre fameux poisson, puisqu’en réalité, la Nature exotique des êtres tient à leur aptitude à apprendre, c’est-à-dire à passer d’un état à un autre en se laissant tantôt guider par tel processus vers son attracteur propre et tantôt par tel autre processus vers tel autre attracteur.

Serais-tu en réalité pêcheur ? Car c’est une bien belle prise que tu viens de faire là !

Non seulement pêcheur, mais chercheur d’or aussi. D’ailleurs, que dirais-tu d’encore un peu nous attarder sur ce filon pour le creuser plus à fond avant d’en venir aux délibérations politiques ?

Et qu’entends-tu trouver de neuf ?

À toi de me le dire, car, à ton sens, deux mouvements sont-ils comparables ?

N’est-ce pas à cette fin que l’on réserve les notions de célérité, de trajectoire et d’inertie dont l’apanage revient à cette science qu’on appelle dynamique ?

C’est bien ce dont il est question.

Au surplus, puisque la dynamique de deux mouvements peut être comparée, de même ne peut-on pas comparer la dynamique d’un même mouvement à deux instants distincts ?

Si.

Or, à quoi mènent l’excès et le manque de dynamique d’un mouvement ?

Respectivement au chaos et à l’harmonie.

De ce fait, et compte tenu des fruits de notre précédente rencontre, aperçois-tu que c’est en tenant le milieu entre harmonie et chaos qu’un mouvement est le plus enclin à servir la Diversité que nous tenons pour plus grand bien ?

Absolument.

Mais l’apprentissage ne consiste-t-il pas dans le déplacement d’un phénomène d’un processus vers un autre ?

Nous l’avons dit.

Ainsi, de façon analogue, ne venons-nous pas de démontrer que l’apprentissage n’est sain que lorsqu’il permet de naviguer habilement entre les attracteurs, ne se laissant ni emporter par le premier courant venu ni engloutir par des flots familiers ?

Si tu entends me faire comprendre que le juste apprentissage s’emploie au bénéfice de la Diversité en nous tenant à l’écart de l’inertie et du chaos, alors je te soutiens.

Aussi ne devrions-nous pas être surpris de ce que les êtres capables d’apprendre représentent un matériau exotique par leur propension à embrasser une variété de comportements, car c’est là, dans cette complexité intermédiaire entre simplicité et chaos, que gît la résilience si nécessaire à leur survie.

Pour ma part, je n’en serai plus surpris !

Nous voilà forts d’une heureuse conclusion, homme divin, car, après ce que nous venons de dire, notre objectif semble avoir gagné en précision.

Je ne vois pas très nettement cela. Dis-en un peu plus, je t’en prie.

Écoute attentivement. Les lois que nous chercherons à établir, en plus de reposer sur des processus, se devront de promouvoir l’apprentissage dans notre cité idéale de façon à ce que la cité toute entière, à la manière d’un seul individu, soit capable d’adapter son comportement face à la contingence. C’est ainsi, véritablement, que nous nous assurerons de son bonheur. Le vois-tu plus clairement ?

Comme au travers d’une loupe.

Avec ceci derrière nous, voilà que nous passons le cap des prémisses. Le plus éprouvant, cependant, est à venir.

Et quel n’a pas été le chemin pour y parvenir ! Mais je suis au comble de la joie de savoir qu’il nous reste encore tant à discuter.

Oh, être sublime, comme je loue ta curiosité ! Et puisque nous pénétrons le domaine politique, il semble que nous ne puissions remettre à plus tard notre examen des différents régimes afin de découvrir lequel convient à notre ambition. Dis-moi donc quels sont les principaux régimes dont tu as connaissance.

Pour autant que je sache, il existe trois grands régimes que sont l’aristocratie, la tyrannie et la démocratie, lesquels se subdivisent ensuite en une infinité de déclinaisons et de combinaisons. En aristocratie, seule une élite détient et exerce le pouvoir. En tyrannie, c’est un dictateur seul qui le concentre. Enfin en démocratie, le pouvoir est partagé à part égale entre tous les citoyens.

Et lequel de ces régimes te semble le plus apte à soutenir notre cité idéale ?

Si, comme je le pense, tu attends de moi que je dégage de ces trois types de régime celui qui est le plus souple, il apparaît que la démocratie sera le plus satisfaisant en vertu du fait qu’il est celui qui détient le plus de diversité à sa tête.

Certes, le peuple tout entier contient plus de diversité qu’une élite ou qu’un dictateur, mais cela ne nuit-il pas justement aux prérogatives de l’État lorsque les meilleures décisions sont contre-intuitives ?

Que veux-tu dire ? Je ne t’entends pas.

T’es-tu déjà rendu dans un tribunal ?

Oui.

Et dans un marché ?

Aussi, mais où veux-tu en venir ?

À l’évidence, que j’espère te faire entendre, car as-tu remarqué comme les tribunaux sont silencieux par rapport aux marchés ?

C’est un fait.

Pourtant, l’un comme l’autre sont fréquentés par un nombre comparable de personnes, en conviens-tu ?

Sûrement.

Si donc la différence acoustique entre ces deux environnements ne tient pas à leur fréquentation, d’où provient-elle selon toi ?

Sans doute des règles qui y ont respectivement cours, à savoir que dans les tribunaux, la plupart du temps, chacun parle à son tour, alors que dans les marchés, chacun y va de son gré pour parler et même pour hurler.

Or, la fin de la démocratie n’est-elle pas justement d’octroyer à chacun la liberté de s’exprimer à sa guise ?

Mais certainement, oui.

Et donc, pour échapper au brouhaha inintelligible propre aux étals de marchés, une démocratie parfaite ne serait-elle pas avisée de donner à chacun l’opportunité d’être entendu en parlant à tour de rôle ?

J’en conviens.

Mais quoi ! L’aptitude d’un État à s’adapter efficacement ne va-t-elle pas à l’encontre du temps qu’exige la pratique de la démocratie parfaite ?

Tu n’as pas tort et pourtant tu n’as pas non plus raison. Au lieu de ça, je suis certain que tu as volontairement éludé la réponse au conflit que tu soulèves et qui est couramment pratiquée de nos jours. Cette solution consiste simplement à recourir aux référendums et aux votes, de sorte à attribuer à tout citoyen une voix dont il peut faire usage de façon simultanée avec les autres citoyens.

Ou bien je me suis faussement exprimé, ou bien c’est toi qui n’a pas bien compris de quel matériau est faite la rumeur des foules agglutinées dans les souks. De tels bourdonnements, en effet, résultent de l’addition des voix aux tonalités variées des marchands et des clients. Mais puisque tu affirmes en avoir fait l’expérience, saurais-tu me dire si du tumulte de la foule le bruit qui s’élève est plutôt grave, plutôt aigu ou plutôt d’une tonalité modérée ?

Elle n’est point dans l’extrême, mais dans la mesure, les voix les plus graves compensant les plus aiguës.

Et qu’en est-il des opinions et des jugements des êtres libres et disposant d’eux-mêmes ? Ne sont-ils pas, eux aussi, plus ou moins extrêmes ?

Assurément.

Aussi ne peut-on pas s’attendre à ce que de leur combinaison n’émerge rien que des décisions timorées et moyennes, y compris lorsque les décisions les plus justes sont contre-intuitives et extrême, ainsi que je le disais à l’instant.

Tu dis vrai, mais quel remède songes-tu à appliquer à ce paradoxe ?

N’est-ce pas le propre du profane de se fier à son intuition ?

C’est dans sa nature.

Et n’est-ce pas l’apanage de l’expert que de se montrer critique face aux apparences afin de séparer celles qui sont trompeuses de celles qui requièrent un examen plus approfondi ?

Si.

Or, le médecin est-il expert dans l’art de soigner ou bien dans l’art de naviguer ?

Il s’emploie à soigner.

De même, le lutteur est-il expert dans l’art de combattre ou bien dans l’art de soigner ?

Dans l’art de combattre.

Et quelque expert que ce soit est-il expert de son art ou de quelque autre qu’il ne pratique pas ?

L’expertise vient avec la pratique.

Enfin, l’avis de l’expert face aux questions contre-intuitives est-il plus juste ou moins juste que celui du profane ?

À l’évidence, il est plus juste.

Ainsi, il apparaît qu’afin de se détourner du vice inhérent à l’accumulation des opinions personnelles au sein des démocraties, le recours aux experts soit de mise lorsque l’objet d’un vote se rapporte à une expertise.

Proposes-tu d’en appeler aux médecins pour délibérer des questions de santé, aux avocats et aux juges pour les questions de droit et aux banquiers pour les questions d’économie ?

Pas tout à fait. Tu reconnaîtras le risque qu’implique l’abandon du pouvoir législatif à une poignée d’experts. Comment ne pas y voir, en effet, l’occasion pour la faiblesse humaine d’y chercher son propre avantage au détriment du plus grand nombre ?

Certes, il existe un tel danger. Mais n’est-ce pas justement le rôle du grand nombre que d’approuver ou de désapprouver les lois ?

Tu parles avec lucidité, mon superbe ami. De même que le cœur et les poumons, aux fonctions différentes mais complémentaires, assurent par leur travail leur intérêt commun, de même les experts et les citoyens forment deux organes de ce qui se précise comme la démocratie idéale et dont seule la dialectique est à même de pourvoir à l’intérêt de l’ensemble. Aussi devrait-on permettre à l’un et l’autre de ces deux organes l’initiative de formuler et de discuter des lois jusqu’à l’atteinte d’un terrain d’entente.

Et qu’adviendrait-il dans le cas où ces parties ne parviendraient pas à s’accorder ?

Ce point présente en effet une certaine difficulté. Il semble dément de concevoir qu’une démocratie en proie à une discorde intérieure survive à une série d’urgences. Tout le moins, cela serait vrai d’une démocratie obèse et impotente, à l’image d’un corps gâté et malade, incapable de souffrir quelque effort trop pénible pour elle. Il faut donc, pour se prémunir contre cet handicap, que la cité idéale soit d’une taille qui n’excède pas un certain seuil, au-delà duquel les délibérations démocratiques n’y seront plus pratiques.

Faisons comme tu dis.

Remarque encore qu’en agissant de la sorte, nous avons du même coup écarté les problèmes liés à la lenteur de l’administration de l’État, à la corruption des élites et à l’ingérence des territoires administrés.

Et comment l’avons-nous fait ? Je ne t’entends guère.

Il faut pourtant que tu m’entendes ! Quelle est la fonction de l’administration d’un État ?

D’assurer l’application des lois qui s’y exercent.

Mais toute entreprise ne contient-elle pas une part d’erreur ?

Et comment en serait-il autrement ?

Au surplus, d’une même action entreprise une fois ou plusieurs fois, dans quel cas le nombre d’erreurs sera le plus grand ?

Les chances sont pour que le nombre d’erreurs soit proportionnel au nombre de tentatives.

Or, d’un petit État ou d’un grand État, lequel dispose de la plus grande administration ?

Le grand, bien sûr.

Et l’administration ne produit-elle pas une succession d’actions ?

Sans discrédit.

Ainsi, il s’avère que plus l’État est petit, plus le nombre d’erreurs que commet son administration l’est aussi.

Mais de quelles erreurs est-il question au juste ?

Précisément de celles dont je faisais mention tout à l’heure. À savoir la corruption des administrations suscitée par la concentration du pouvoir qui échoit à un État trop vaste, au délai occasionné par l’accumulation des imprécisions le long de la chaîne administrative et enfin à la déconnexion des centres administratifs vis-à-vis des régions gouvernées due à la distance qui les sépare.

Alors, il semble que nous ayons bien fait.

Sauf erreur de ma part, je crois que nous n’avons plus rien à dire pour décider du régime dont nous aurons besoin pour poursuivre notre entretien.

Tu as mon adhésion pour celui-ci, mais comment appeler ce régime ?

Que dirais-tu de le qualifier de démocratie éclairée ?

Le terme paraît adéquat.

Pour la suite, j’aimerais témoigner à nouveau de ta sagesse, car j’hésite sur la marche à suivre.

Et en quoi puis-je t’aider ?

Puisque nous sommes sur le point d’en venir à l’établissement des lois de notre cité idéale, je ne puis décider quelle méthode serait la plus appropriée. Devrions-nous plutôt légiférer en matière de lois constitutionnelles ou bien diviser notre travail en autant de parties qu’il est de ministères ?

Pour ma part, je pense que la division des tâches serait à notre avantage tant nos délibérations en seront davantage structurées que si nous avions fait l’inverse.

Va pour ta méthode. Il nous incombe donc le devoir d’énumérer les multiples ministères dont sera composée notre cité, au risque de devoir en ajouter en cours de route. Que dirais-tu d’en dresser la liste pour nous ?

Soit. Je compte parmi les ministères indispensables à toute cité celui de l’éducation, de l’économie, de l’agriculture, de la santé et de l’urbanisme, auxquels il faut ajouter celui des transports, de l’environnement, de la défense, du travail, des affaires étrangères et enfin celui de la culture.

Ta liste laisse peu de place à la critique, elle me semble être complète ! Y a-t-il quelque ministère par lequel tu souhaiterais que nous commencions ?

Pourquoi ne pas débuter par celui qui me semble être le plus indispensable de tous, celui dont l’objet a trait à la maturation des citoyens de l’enfance vers l’âge adulte ? Je parle bien sûr ici d’éducation.

Ton choix me plaît, courageux camarade. Je suis tout autant que toi convaincu qu’il s’agit là du point le plus crucial de tous. Il nous faut donc identifier ce qui, dans la Nature humaine, mérite d’être encouragé et ce qui doit être découragé afin d’accompagner les enfants de leurs premiers balbutiements à leur fertilité d’adultes. As-tu idée de ce que nous devrions faire à ce sujet ?

Comme nous étions convenus que l’apprentissage est la plus haute des vertus, il serait juste de nous en tenir à la promotion de celui-ci. À cette fin, il faut que nous encouragions le développement des quatre qualités conditionnelles à l’apprentissage que sont la mémoire, la contrainte, l’erreur et la sensibilité.

C’est clairement ce qu’il convient de faire, mais que faudra-t-il décourager chez ceux qui apprennent ?

naturellement, le contraire des qualités dont je viens de faire l’inventaire, à savoir respectivement l’oubli, l’opulence, le contentement et l’insensibilité.

Je suis surpris de constater avec quel aplomb tu places l’oubli au milieu du vice, mon très aimable ami. Saurais-tu justifier ce choix ?

Je vois que tu es désireux de mettre à l’épreuve mon sang-froid, ô sage. Cela dit, tu ne m’ébranleras pas si facilement. Car comment l’esprit atteint d’amnésie peut-il espérer apprendre mieux que celui qui n’en souffre pas ?

Tu tiens bon, mais tu n’as pas tout dit, car les ravages de l’oubli dépassent de loin le cercle des amnésiques. Que dire en effet de ceux qui, bien que disposant d’esprits sains, se satisfont de ce qu’ils sont sans chercher jamais à devenir meilleurs ?

Ce sont là les symptômes du contentement.

Mais se contentant de la sorte, l’esprit ne perd-il pas de vue ce qu’il cherchait jadis ?

Et à quoi fais-tu référence ?

À ce que la plupart des enfants ont connu dans leur grande naïveté et que les adultes qualifient de puéril, l’idéalisme juvénile, la recherche crédule d’un bonheur plus grand dont seule une timide fraction demeure avec le temps. N’étions-nous pas, alors, les parangons de l’audace ?

Je te l’accorde, mais de tels caprices n’ont-ils pas une chance de causer du tort aux adultes qui en feraient l’objet ?

Qu’as-tu à regarder mon doigt lorsque je pointe le soleil ? La quête du bonheur, dût-elle demeurer inachevée, ne représente-t-elle pas en soi la plus grande des motivations ?

C’est que ton bras tout entier m’occulte la vue, car je connais des enfants dont la jeunesse n’est point pavée de rêves comme tu l’affirmes, mais de craintes et de violences.

Hélas, ces enfants-là ont le bien triste sort de grandir dans le giron de la peur, et c’est un autre mal que le contentement qui les atteint. Pour l’heure, si tu le veux bien, revenons au cas général avant d’en venir au cas particulier.

Comme tu voudras.

Si donc le contentement atteint équitablement les esprits sains et les esprits malades, n’est-il pas un plus grand mal que l’oubli ?

Si.

Or, les conséquences du contentement ne sont-elles pas comparables à celles de l’oubli en cela que les deux reviennent à la perte d’une information cruciale à l’apprentissage ?

Apparemment.

Dans ce cas, plutôt que d’opposer l’oubli à la mémoire, opposons-lui le contentement. Voilà qui laisse l’initiative sans contrepartie. Comment donc combler cette lacune ?

Je crains de ne point pouvoir te répondre.

Pourtant, sans même t’en apercevoir, tu viens à l’instant de citer un candidat propice à confronter l’initiative, car, si c’est véritablement la peur qui te retient de parler, alors c’est que la peur, pour ainsi dire, te noue la gorge et te prive de ton initiative !

Par quel habile tour tu épingles ce vice ! Ce semble bien être la peur qui fait barrage à l’initiative.

À bien y réfléchir, ce jugement pourrait s’avérer trop hâtif.

À quel degré ?

Allons bon, l’annihilation de la peur n’est-elle pas dangereuse ?

Il est certain que cela qui mène à la témérité et à la prise de risque inconsidérée.

Le véritable ennemi, dans ce cas, semble être cousin de la peur, car si la peur en elle-même permet, quand elle est modérée, d’échapper au danger, qu’advient-il d’elle lorsqu’elle devient accablante ?

Accablante ? Mais comment ?

Toutes les douleurs sont-elles des maux ?

Bien sûr que non.

Mais une douleur persistante est-elle un mal ?

Je ne vois pas ce qu’elle peut être d’autre.

Pareillement, la peur est-elle un mal lorsqu’elle est ponctuelle ?

Pas d’après ce que nous venons de dire.

Mais qu’en est-il de la peur qui demeure et qui s’attache contre toute raison à un objet ou à ceux de son espèce ?

Il me semble discerner dans ta description les contours de l’anxiété, laquelle est un mal inutile.

Aussi, je crois juste de revenir sur notre conclusion précédente et de substituer la peur par l’anxiété en tant que vice contraire à l’initiative.

Tu m’as convaincu !

Enfin, de l’opulence étouffant la contrainte et de l’insensibilité comme pendant vicieux de la sensibilité, je ne trouve rien à redire. Du reste, il nous faut passer à l’examen des pratiques pédagogiques. À cette fin, et pour suivre les préceptes d’Hippocrate, d’abord faut-il s’enquérir de ce qu’il ne faut pas enseigner, afin de ne pas nuire. Aussi t’enjoins-je à réfléchir avec moi à la question qui suit. Sous quelles formes l’anxiété, le contentement, l’opulence ainsi que l’insensibilité se manifestent-ils et, ce faisant, nous menacent-ils de leurs ombres funestes ?

À vrai dire, il me semble que toutes ces choses sont de notoriété publique. J’entends par là que l’anxiété a pour source les traumatismes, que le contentement échoit à ceux qui n’ont pas d’ambition, que l’opulence trouve racine dans une parfaite et constante satisfaction et que l’insensibilité résulte d’un manque d’exposition à la richesse du monde.

Dans ce cas, que devrait-on proscrire afin de conjurer l’anxiété ?

La violence, sans doute.

Mais les traitements violents ne sont-ils d’aucune utilité pour ce qui est des punitions ?

Certes, elle l’est, mais peut être remplacée par des traitements plus doux.

La douceur, homme démonique, a beau sembler plus adaptée aux natures qui ne manquent pas de violence et qui sont en mal de contrôle, mais qu’en est-il de celles dont le penchant est à l’excès de contrôle et qui, jamais, n’osent sortir de leur confort ?

J’admets que, dans ce dernier cas, une violence justement administrée pourrait être de quelque secours.

Dis-moi encore, tu proposais à l’instant de substituer la douceur à la violence dans l’acte punitif, mais qu’est-il dans une douce sanction qui la rende efficace en sa qualité de punition ?

Veux-tu que je t’explique comment, par la privation d’un bien plutôt que par l’administration d’un mal, une punition puisse parvenir à décourager un comportement ?

Comme ça ou d’une autre manière, si cela te paraît plus convenable.

Rares sont ceux qui ignorent que l’intérêt d’un être, quel qu’il soit, peut être utilisé afin de récompenser celui-ci en le laissant aller à cet intérêt ou bien pour punir celui-là en lui privant l’accès à son intérêt. De même, peut-on parvenir aux mêmes résultats en récompensant celui-ci en le privant d’un mal qui n’est pas dans son intérêt de souffrir ou en punissant celui-là en lui administrant un mal ? Voilà toutes les manières d’interférer sur le comportement d’autrui, manières parmi lesquelles deux récompenses et deux punitions, dont l’une consiste à ôter à celui que l’on souhaite punir l’accès à son intérêt propre. Voilà ce qu’est une punition douce.

Et à quelles fins devrait-on employer ces formes de punitions ?

À quelles fins fait-on quoi que ce soit, si ce n’est pour obtenir ce que l’on désire ? À savoir, dans ce cas, le découragement d’un comportement que nous jugeons mauvais.

Mais que veux-tu, au juste, décourager chez ceux qui apprennent ?

Et bien qu’ils agissent contre leurs intérêts puisqu’ils doivent apprendre à le servir !

Affirmerais-tu aussi qu’il serait juste de punir l’élève qui porte atteinte à son propre intérêt en commettant une erreur au cours de son apprentissage ?

N’est-ce pas ce qu’il convient de faire ?

Mais si un élève commet une erreur d’un certain type pour la première fois, mérite-t-il pareille sévérité ?

En particulier dans ce cas ! Ne dit-on pas que les premiers instants sont toujours les plus délicats ?

C’est ce que l’on dit, mais j’ai bien peur que tu te méprennes sur la signification de cet adage. Comment, en effet, ignorer que toute punition comporte toujours deux leçons, une à notre service et l’autre non ?

Je t’en prie, explique-toi !

Toute victime d’une punition sera sans doute à la fois découragée dans le comportement puni, mais aussi dans sa tentative de s’égarer d’une norme !

En quoi cela fait-il une différence ?

Mais n’est-ce pas justement cela, l’anxiété ? Une enclume qui écrase toute prise d’initiative ?

J’en conviens.

Et donc, les punitions ne sont-elles pas à éviter à tout prix lorsque l’erreur commise n’est pas trop grave ?

C’est bien ce qu’il semble.

Aussi, si la violence n’est pas à proscrire pour conjurer l’anxiété, peut-on plutôt dire que ce sont les punitions qui doivent l’être ?

Si vraiment les récompenses ne suffisent pas à guider celui qui apprend vers son intérêt, alors seulement nous devons employer les punitions pour au moins l’écarter du malheur. Voici quel est mon avis.

Je déduis de tes sages paroles que l’emploi des sanctions ne doit être envisagé que dans le cas des natures trop enclines à se blesser elles-mêmes et à blesser les autres.

Et quand peut-on, à coup sûr, identifier une pareille nature, d’après toi ?

Le cap, à mon sens, me semble être franchi dès lors que le mal est commis en connaissance de cause. Pour distinguer de pareils cas, il convient, lors de tout apprentissage, de déclarer clairement quelles sont les règles et quelles sont les limites à ne pas franchir, de sorte à ce que les punitions éventuelles, de même que les récompenses, découragent ou encouragent respectivement les comportements qui auront déclenché leurs distributions. Au surplus, ces récompenses et ces punitions se devront d’être administrées sans délai afin d’exercer une influence maximale sur les comportements ciblés.

C’est aussi ce que je pense. As-tu encore quelque chose à ajouter au sujet de l’anxiété ou bien pouvons-nous nous atteler à notre prochaine tâche ?

Le sujet semble être clos.

Qu’as-tu à dire des moyens à mettre en œuvre afin de curer les esprits atteints par le contentement, victimes de l’oisiveté ?

Ainsi que tu le disais toi-même il y a peu, le recours à la violence trouve ici tout son sens.

Me suis-je vraiment exprimé de la sorte ? Il m’a pourtant semblé évoquer le cas de natures dont le penchant était à l’excès de contrôle, mais aussi celui des natures en proies à l’agitation et au manque de contrôle. Or, ces dernières se verraient-elles glisser de l’agitation à l’oisiveté ?

Je ne vois pas comment.

Mais quoi ? L’air a beau sembler calme lorsqu’il est au repos, cela veut-il dire pour autant que chacune de ses parties le sont ?

Ne le sont-elles pas ?

Non par la contingence ! Les parties, ou plutôt les atomes, d’un gaz sont animés de vigoureux mouvements, dépassant de beaucoup la vitesse du nuage lui-même. Ou, agités de la sorte, ces atomes se percutent les uns les autres car ils ne se dirigent pas dans la même direction. De ce chaos résulte une inertie globale pour l’ensemble. D’où qu’une nature agitée a toutes chances de se montrer oisive !

Ton argument est d’une imparable logique, mon bel ami. Aussi, je te concède volontiers que les vertus de la violence se limitent à des natures trop calmes et non à celles qui sont trop agitées.

Alors il nous faut chercher un traitement ailleurs. Tiens cela, comment donc s’y prend l’être oisif lorsqu’il souhaite échapper à l’effort ?

Je ne puis parler que pour moi à ce sujet. S’il est un effort dont j’espère me détourner, il me suffit de me distraire de cet effort. Alors, tous les moyens sont les bienvenus !

Et comment le pourrait-on autrement ?

Je n’en ai pas idée.

Alors, mon avis est qu’il en va de la sorte pour tous les êtres qui courent le monde. D’autre part, saurais-tu me rappeler, le contentement et l’oisiveté s’opposant à la mémoire, de quel secours est la mémoire pour ce qui est d’apprendre ?

Nous nous étions accordés sur sa propension à soutenir l’apprentissage par le maintien dans le temps d’une motivation. Puis nous sommes parvenus à conclure que le contentement n’était pas autre chose que la perte de cette motivation.

Mais alors, quelles peuvent bien être les distractions dont l’objet soit de nous égarer de nos objectifs ?

À dire vrai, chacun de nos devoirs n’est-il pas un maillon de plus dans la chaîne à laquelle nous sommes tous attachés et qui nous retient de nous concentrer sur nos priorités ?

Et que le nombre est grand de ces semblables qui préfèrent porter ces fers au poids de l’ambition ! Que n’ont-ils pas erré dans la vallée des larmes dans le vain espoir d’échapper à l’effort de rêver un idéal !

Mais ne sont-ce que les ambitions qui soient parasitées par les distractions de la Vie ?

Qu’as-tu en tête ?

N’est-ce pas, en quelque sorte, l’identité toute entière qui demeure en suspens ?

Qu’est-ce à dire que cela ? L’identité ne demeure-t-elle pas malgré les distractions ?

C’est que nous divergeons sur le sens du mot identité. Pour ma part, je la considère comme étant le résultat d’une accumulation de convictions quant aux énigmes fondamentales de l’univers. De telles positions éminemment philosophiques, en effet, exercent une influence si considérable sur nos existences que la révision de la moindre d’entre elles se traduit invariablement par une altération du comportement de l’être qui supporte ces convictions.

Entends-tu par là les questions qui ont trait à la Nature du bien et de son emploi, comme nous sommes en train d’en discuter ?

Celles-là, mais aussi toutes celles qui se rapportent au mystère des origines, du sens de l’existence, de celui de la mort et bien d’autres encore.

Mais que faire du reste de mémoire qui ne participe en rien à nos méditations ?

N’est-ce pas à cette part que l’on réserve le terme de personnalité et qui tient davantage du réflexe que de la réflexion ?

Estimes-tu que tout ce qui ne contribue pas, dans notre mémoire, à la réflexion, tient nécessairement du réflexe ?

Ta critique est fondée, j’en suis contraint de préciser mon propos. Dis-moi si tu approuves ou si tu désapprouves ce qui suit. Il m’est arrivé d’apprendre, au contact de scientifiques manifestement experts en leur domaine, que tout comportement suit naturellement l’un des deux modes d’émission et de traitement de l’information dont procèdent les comportements. D’une part, celui du réflexe, calculé, si l’on peut dire, dans l’ombre de la conscience, et celui de l’action consciente et planifiée.

Certes, ces deux voies sont bien dissemblables, mais cette différence trouve-t-elle réellement son origine dans la constitution même du corps ou bien est-elle issue de nos représentations de celui-ci ?

Je comprends ta prudence. Les scientifiques dont il est question, en effet, m’ont affirmé que les actions et les réflexes étaient physiologiquement distincts. D’une part, la voie la plus ancienne et la plus simple, mais aussi la plus économe et la plus rapide, gouverne les réflexes, ce qui est censé compte tenu des délais courts imposés par ces réflexes ou par leur qualité répétitive. D’autre part, l’autre voie, plus récente et plus complexe, mais aussi gloutonne en énergie puisque celle-ci traite de comportements raffinés et nouveaux, exigeant temps et réflexion. Tu reconnaîtras, tout comme je l’ai fait, deux facettes complémentaires de l’ordre biologique dont une partie est dévolue au traitement des simples phénomènes et l’autre à l’analyse des processus complexes.

Ne te donne pas la peine d’en rajouter, tu m’as convaincu. Ainsi constituée, la physiologie animale semble étaler ses activités le long d’un continuum tendu du réflexe à l’action, avec, hormis ces deux extrêmes, pléthore de comportements issus de la combinaison des réflexes et des actions, plus ou moins dévolus à la reconnaissance et au traitement de ce que nous appelions alors archers et flèches, processus et phénomènes.

Ce que tu dis là résume bien la suite de ce que j’ai commencé à te rapporter. Aussi devrions-nous être assez fiers de notre ouvrage, car nous venons, avec ceci, d’abattre une nouvelle et frauduleuse sagesse populaire.

Laquelle exactement ?

Que l’identité requiert qu’on la recherche au contact des autres, au cours des conversations et des communions, alors qu’en vérité, cela n’enrichit que notre personnalité, puisque c’est au contact de soi seul que l’on sculpte et qu’on enrichit l’identité, en choisissant de s’en remettre avec courage au duel qui nous concerne tous et qui nous oppose aux questions existentielles auxquelles il nous faut trouver réponse. N’a-t-on pas assez vu de ces adultes qui, passé le cap des quarante ou des soixante ans, se retournent sur leur vie, réalisant qu’ils ont laissé leur identité en retrait, faute de confrontation à ce qui fait du soi un soi !

De quelle sagesse n’es-tu pas le gardien, cela, je l’ignore !

Enfin, je n’ai rien d’un génie, mais c’est que j’ai moi aussi fait les frais de cet enseignement. Si tu n’as rien à rajouter à cela, il apparaît que nous venons de clore notre enquête portant sur le contentement. Te serait-il possible d’en faire une synthèse ?

Avec joie ! Je résumerai de la sorte. Ainsi, le contentement opère tel un vice de la mémoire par la distraction de la voie physiologique dévolue à l’intégration des informations liées à notre identité, informations dont la combinaison participe à l’établissement d’un idéal, inexorablement lié à la définition de concepts existentiels clés, tels que le bien et que son exercice.

Tu te sors brillamment de cet exercice ardu ! Mais alors que nous échappions tout juste de Charybde, voilà que nous tombons en Scylla, car vient devant nous maintenant la question de l’insensibilité et des moyens de s’en prémunir. Qu’as-tu à dire là-dessus ?

Simplement, que ce qui est sensible est ce qui est pourvu de sens. Qu’y a-t-il à dire de plus ?

Mais quoi ? De deux êtres pourvus des mêmes sens, peut-on dire que l’un est plus sensible que l’autre ?

Cela ce peut.Mais alors, quelle différence entre ces êtres ?

Il semble aller de soi, ne serait-ce qu’au sein de notre engeance, que certains font meilleur usage de leurs sens que d’autres. Pour ce-faire, les plus sensibles se montrent plus attentifs que les autres. Ce n’est bien sûr là que mon opinion, mais quelle est la tienne ?

Bien que je te rejoigne, j’irai plus loin encore, car peut-on, à ton avis, se montrer attentif à une chose sans savoir d’avance que cette chose existe ?

Non, c’est impossible.

Comment, dès lors, peut-on être sensible à ce qu’on ne connaît guère ?

Ne sont-ce pas précisément les esprits curieux que l’on qualifie de sensibles à l’inconnu ?

Ceux-là sont sensibles à la recherche seulement et non à l’objet même de leur recherche !

Tu as raison.

Mais puisque la connaissance est conditionnelle à la sensibilité, n’est-ce pas parce que la reconnaissance de telle chose implique la connaissance de telle autre qui lui ressemble ?

Si.

Mais de deux objets distincts ou de trois, dans quel ensemble a-t-on le plus de chance de trouver deux objets qui se ressemblent ?

De l’ensemble des trois, pour sûr.

Mais cela vaut-il aussi pour des ensembles de mille et de trois mille objets ?

Qu’importe le nombre, c’est toujours la plus grande collection d’objets qui porte la plus grande probabilité de compter plusieurs objets semblables.

Et plus les objets d’un ensemble sont divers, plus il est de chance qu’un objet extérieur à celui-ci soit semblable à l’un d’entre eux, n’est-ce pas ?

C’est évident.

De même, ne peut-on pas affirmer que plus on a de connaissances variées, plus on est disposé à reconnaître une nouvelle chose ?

C’est juste.

Enfin, il nous faut dire un mot sur cette aptitude qui nous permet de juger de la ressemblance entre deux choses. Comment donc apprend-on à discerner les choses lorsque l’on est enfant ?

Il suffit pour cela d’enseigner aux enfants les qualités propres à chaque chose.

Or, si ces qualités sont grossières et peu nuancées, ne court-on pas le risque de laisser l’enfant croire qu’une chose en est une autre ?

Si.

Et donc, si l’on attend de l’enfant qu’il apprenne à lui-même se montrer nuancé et critique, ne sera-t-il pas plus capable que n’importe quel autre, moins nuancé et moins critique, de comparer les choses ?

Il en va comme tu dis.

D’où qu’il est nécessaire, afin de faire grandir la sensibilité d’un être, de lui enseigner de diverses connaissances et de l’éduquer à la nuance et à la critique.

Tu dis là de belles choses, je n’ai point de critique.

Alors peut-être devrions-nous nous abandonner à la question de la contrainte et de l’opulence, qu’en dis-tu ?

À chaque chose son heure et le moment est venu d’en venir là où tu veux aller !

Mais peut-être as-tu déjà une piste ou deux pour nous permettre d’entreprendre ce chemin ?

Justement, en voilà une. Le moyen le plus sûr d’échapper à l’excès et à l’opulence n’est-il pas la pratique de l’inhibition telle qu’on la trouve parfois employée dans certains jeux dont l’objet est de renoncer à un gain immédiat de médiocre mesure pour espérer toucher une récompense future de plus grande envergure ?

Au surplus, peut-on affirmer sans crainte que c’est là un principe valable, non seulement pour certains jeux, mais pour la majorité des activités au monde ! D’où qu’il m’est curieux de constater qu’en dépit de ce fait, souvent nous échouons à contrôler nos élans impulsifs. La nature serait-elle donc maculée de vice pour nous condamner à pareil destin ?

C’est que, je pense, l’environnement exerçant ces contraintes, la Nature a fait de nous des êtres portés à l’accumulation plutôt qu’à la modération.

Si tel était bien le cas du temps où les organes dévolus à la motivation ont évolué, n’est-il pas vrai que la paix et que l’abondance brutalement imposées à nos corps, par la conquête de la civilisation sur l’incertitude de l’environnement, ont renversé les choses de telle sorte que, de nos jours, plus rien ne justifie que nous cédions à nos élans impulsifs puisque ce qui aujourd’hui est, demain demeurera sûrement encore ?

Alors, si tenté que la chose soit possible, que faire pour déjouer les plans de la Nature ?

De même que tout ce qui n’appartient pas à l’intuitif, il convient de procéder par expositions répétées et graduelles. Aussi exposons les citoyens, dès leur plus jeune âge, au manque et à la contrainte afin qu’ils apprennent à reconnaître, dans leur environnement, l’abondance véritable qui les entoure.

Voilà qui est bien dit !

Alors il est temps pour nous de nous déplacer des questions des pratiques pédagogiques aux fondations administratives du système éducatif de la cité que nous jugeons idéale. Le sujet, bien qu’étant l’objet de débats houleux, se présente usuellement sous la forme d’une question que je te présente là. De l’élitisme ou de l’égalitarisme, quelle méthode te paraît être la plus avantageuse pour l’éducation ?

N’y a-t-il que deux réponses possibles ? Ne saurait-on concevoir d’autres alternatives intermédiaires ?

S’il en est, dessine-moi leurs contours.

L’élite, pour exister, requiert qu’on la sélectionne par la mise en compétition d’une variété de candidats. À l’inverse, l’égalitarisme promeut l’absence de compétition, c’est-à-dire la coopération. Du reste, si l’élitisme est au service de la communauté en donnant à chacun le poste qu’il est le plus à même d’exercer, cependant que l’égalitarisme sert les intérêts de chacun de manière isolée en sorte que tous puissent exercer le métier qu’ils désirent. Or, s’il apparaît en première instance que ces points de vue sont irréconciliables, j’envisage pourtant une troisième alternative intermédiaire. Comme nous l’avons vu, l’intérêt de la cité est à l’occupation des postes qu’elle pourvoie, et il n’est pas question de trahir son intérêt. Par ailleurs, il n’est pas non plus question de priver le citoyen de son intérêt propre en le contraignant à subir ce que la cité aura choisi pour lui. D’où que la conciliation de ces deux faisceaux converge à la solution suivante. Je propose, en lieu et place d’examens compétitifs des compétences des individus pour les sélectionner, les uns étant plus précoces que d’autres, que nous instaurions un véritable marché de l’emploi où chacun, autant qu’il s’en sente capable, postulerait librement à l’emploi de son choix en comparant les salaires et les risques, et où les employeurs, pareils à des marchands, disposeraient de ces candidats et s’emploieraient à les recruter et à les former pour juger de leur aptitude véritable à exercer cette fonction. Ainsi pourvue d’un marché du travail tangible et transparent, notre cité me semblera jouir d’un système éducatif adéquat pour répondre aux besoins de la cité tout en accordant à chaque étudiant la liberté de se préparer le temps dont il aura besoin afin d’entreprendre de candidater pour le métier de son choix. Mais, avant que tu n’interviennes, laisse-moi encore ajouter que les métiers les plus pénibles seront bel et bien occupés puisque, tels des denrées rares, leur cours augmentera au point que le salaire qui leur sera associé compensera entièrement leur pénibilité. Il en ira de même de ces métiers nécessitant davantage d’études.

S’il fallait encore une preuve de ta sagesse, je crois que tu viens de la délivrer là ! Je crois comprendre de ton projet que les étudiants, passés les balbutiements des premières années d’études, entreraient dans ce marché dont tu as admirablement esquissé les contours, de sorte à ce qu’aucun citoyen ne quitte jamais vraiment le cycle des études et dispose pour sa vie de l’opportunité d’apprendre et de se faire à nouveau étudiant. Il me semble également deviner que tout étudiant disposera d’un parcours propre, se rendant aux leçons qui l’intéressent dans le but de satisfaire aux exigences de l’emploi auquel il aspire. Tout cela est-il juste ?

Parfaitement juste.

Alors, je n’ai plus rien à ajouter.

Moi non plus.

Bien. Maintenant que nous venons de traiter à fond la question de l’éducation, quel autre ministère devrions-nous fonder ?

Que dirais-tu d’en venir à celui de l’économie ? Non qu’aucune raison particulière me pousse à te proposer celui-ci, mais il me semble inévitable d’en traiter.

Allons où tu le suggères alors. Mais qu’y a-t-il que nous puissions dire à ce sujet ? Vois-tu quoi que ce soit que nous pourrions critiquer dans les principes économiques qui ont cours un peu partout dans le monde ?

Je reconnais que l’emploi de l’argent revêt un intérêt pratique indispensable à la fluidité de nos échanges, sans quoi le troc de biens et de services serait une alternative fort moins pragmatique, comme chacun sait. D’autre part, je consens à admettre que la loi du marché, reposant sur l’équilibre des forces de l’offre et de la demande, a la vertu d’attribuer à chaque chose la valeur qui lui convient.

Je ne vois pas de raison de revenir sur ta première affirmation, néanmoins ta seconde affirmation éveille en moi quelques doutes. Tu avances donc que la loi du marché garantit la juste appréciation des biens et des services, est-ce bien cela ?

Et comment ne le pourrait-elle pas ?

Je m’en vais justement essayer de te le montrer. Considère avec moi une tribu en tout point semblable à n’importe quelle cité, à ceci près que cette tribu ne ferait commerce d’aucun bien ni d’aucun service avec l’étranger. Considère encore, au sein de cette tribu, un unique marchand de pommes, la pomme étant l’aliment de base des habitants de cette tribu. S’il advenait qu’une année, la récolte de pommes soit abondante, leur prix serait-il plutôt égal, plutôt supérieur ou plutôt inférieur à une année à la récolte moyenne ?

Il en serait inférieur, à l’évidence.

Maintenant, suppose une année au climat rude et à la récolte pauvre, comment évoluerait le prix des pommes par rapport à une année moyenne ?

La demande excédant l’offre, le prix des pommes augmenterait relativement à une année moyenne.

Je veux à présent que tu imagines que notre marchand de pommes dispose d’un outil lui permettant de prédire à l’avance, d’une année sur l’autre, la qualité de la prochaine récolte de pommes. Que passerait-il si, après une saison d’abondance, le marchand était averti par son outil que la saison prochaine serait de piètre qualité ?

S’il est habile en calculs, notre marchand devrait réserver une part de son stock en prévision de la disette à venir de sorte à ce que le prix des pommes demeure constant et moyen.

Mais si, toutes choses étant égales par ailleurs au cas précédent, bien qu’ayant prédit une disette, celle-ci ne se présenta guère, le cours de la pomme en serait-il impacté ?

Nullement, toute prédiction contient sa part d’incertitude, or nous serions divins d’y échapper.

Ainsi, quoi que sous l’empire de l’offre et de la demande, il apparaît que la prédiction, si chère à notre économie, implique parfois une mauvaise évaluation du prix des biens et des services.

C’est bien ce qui semble.

Par ailleurs, peux-tu me dire d’où provient cette imprécision dans l’évaluation ?

À mon avis, cela doit être dû au fait que la valeur de certaines choses repose moins sur des paramètres d’offre et de demande réels, mais sur des hypothèses.

Or, une hypothèse n’a-t-elle pas de valeur que parce qu’on lui porte du crédit, de sorte que plus on est à y croire, plus elle a de valeur ?

C’est bien ainsi qu’il en va.

Et, ce faisant, de telles hypothèses sont-elles différentes des mythes ?

Apparemment pas.

Et les mythes ne sont-ils pas souvent déformés et même quelques fois inventés de toutes pièces ?

C’est certain.

Et donc, pour en revenir à nos marchands, ne leur serait-il pas avantageux de disposer de tels mythes de sorte à faire miroiter, dans l’esprit de leurs clients, tantôt des visions de disettes, tantôt des visions d’abondance ?

Ainsi, de simples marchands de pommes, ces beaux parleurs seraient-ils devenus marchands de rêves ! Or, le commerce du rêve assurerait la prospérité de ces marchands !

Mais quoi ? Ne sais-tu pas, outre cette expérience de pensée, qu’il est au monde de véritables marchands de rêves dont la richesse excède celle de tous les artisans et de tous les artistes ?

Si par la contingence ! N’est-ce pas eux que l’on nomme courtiers en bourse ?

Ceux-là mêmes. Et leur succès se mesure à l’aune de leur richesse, laquelle est obscène en toutes dimensions. Mais puisque nous sommes convenus que la richesse des marchands de rêves provient de leur aptitude à persuader le plus grand nombre de ce qui adviendra au mépris de ce qui adviendra réellement, n’est-il pas impossible de nous approcher d’une juste évaluation des biens et des services par le recours à de tels marchands ?

Il semble que la plus extrême prudence à l’égard des mouvements de promotions et d’investissements soit de mise si nous souhaitons le plus grand bonheur du plus grand nombre. Et pourquoi, partant, ne pas complètement interdire de telles pratiques ?

Tu es certes sagace, mais tu manques de clairvoyance sur la question. Je vais m’employer à t’éclaircir un peu les idées. Comme moi, tu as reconnu que la quête du plus grand bien revient à l’accroissement de la Diversité. De là il découle comme nécessité de disposer des moyens de créer sans cesse des entreprises nouvelles et inédites, lesquelles requièrent d’être soutenues par des investissements pour émerger.

Et que ferons-nous, alors, pour encadrer les pratiques financières ?

Que faisons-nous de tout ce qui est d’importance pour la communauté ? Le remet-on au sage ou à l’ignorant ?

Au sage, évidemment.

Or, lorsque le sage en son art se trouve être rémunéré, ne dit-on pas alors qu’il exerce un métier ?

Si.

Aussi serait-on avisés de tourner l’art de la promotion et de l’investissement en métier dont les experts seraient rémunérés à une hauteur fixe, et ce, qu’importe les bénéfices engendrés par leurs placements. Les bénéfices retournent à la communauté pour être à nouveau investis.

Considère cela comme acquis. En revanche, il est une prémisse à nos conclusions qui n’a pas fait l’objet d’une vérification.

Laquelle ?

Que la croissance économique requise par l’investissement n’est pas un fait établi, mais un défi à relever pour toute forme d’organisation disposant d’une économie.

Je dois me rendre à tes raisons, il faut bien justifier ce point. Comment penses-tu qu’un État puisse croître économiquement ?

J’y vois deux possibilités. La première consiste pour la cité à s’accroître et à augmenter sa population ainsi que ses ressources, quitte à souffrir quelques guerres. L’autre possibilité supposerait de conquérir, non la terre de quelque puissance étrangère, mais de nouveaux marchés étrangers dans le but d’y rencontrer une demande croissante.

Mais voulons-nous la guerre, nous qui tenons en horreur les pertes inutiles et la Diversité ?

Certainement pas.

Alors qu’y a-t-il dont une cité telle que nous sommes en train de bâtir puisse faire commerce avec l’étranger ? Ou, pour le dire autrement, de quoi notre cité disposerait en surnombre et dont manquerait l’étranger ?

Je ne crois pas pouvoir encore te répondre à ce stade de la conversation. Mais peut-être as-tu déjà une idée de ce qui pourrait nous satisfaire ?

J’en ai bien une, la voilà. Étant entendu que notre cité plonge ses fondations dans la maxime de l’accroissement de la Diversité, les chances sont pour que celle-ci accouche de sciences et d’arts inédits !

Il y a apparence.

Aussi pourra-t-elle faire commerce d’art et de sciences avec les puissances étrangères.

Tu as tout mon support !

Du reste, c’est-à-dire des mesures économiques subsidiaires, nous ne devrions point légiférer dessus, car c’est à cette fin que nous avons décidé de faire du régime de notre cité la démocratie qui, pareille à une rivière polissant ses galets, façonne les lois les plus adaptées aux tribulations de la contingence.

Alors, il semblerait que nous ayons bouclé le tour de la question économique.

À quel autre ministère devrions-nous adresser nos délibérations suivantes ?

Le prochain que nous allons fonder ne peut être, si nous tenons à être rigoureux, que celui du travail puisqu’il porte dans son ombre les affaires relatives aux salaires et aux entreprises.

De par notre ambition et de par nos méthodes, nous aurons tôt fait de nous débarrasser de ce sujet et des autres, tant il convient d’établir, en démocratie, seulement un petit nombre de lois principales auxquelles se raccorderont les lois secondaires dont la teneur doit être relative aux besoins de la cité. Je te pries donc de tendre une fois encore l’oreille à l’exposé que je m’en vais te faire de la question du travail.

viens-en aux faits.

S’il nous était donné de régir une entreprise selon le principe d’équité ou selon le principe de l’iniquité, lequel serait à notre bénéfice ?

L’équité, bien sûr, car c’est en accordant à chacun les mêmes moyens de parvenir à s’enrôler dans notre entreprise que l’on aurait le plus de chances d’enrichir celle-ci d’une diversité de compétences et d’expertises !

À la bonne heure ! Mais les discriminations sont-elles du côté de l’équité ou de son contraire ?

Du côté de l’iniquité.

Et l’esclavage, et l’oppression des classes, des sexes et des minorités, sont-ce là des discriminations selon toi ?

À l’évidence.

Si donc nous souhaitons voir notre entreprise prospérer, nous devrons nous garder de toutes ces discriminations. Qu’il en aille de même de toutes les entreprises, tant leur concours sera d’un soutien incontestable à la Vie de toute la cité.

D’accord avec ceci.

D’autre part, serait-il juste d’instaurer des rémunérations égales ou bien variées ?

Variées, puisque nous sommes d’un commun accord que dans la variété gît le plus grand des biens.

Oui, mais quelle loi devrait suivre la distribution des salaires pour être saine ?

La loi du mérite, de sorte que les emplois contribuant le plus à l’accroissement de la Diversité ou à sa conservation, mais aussi les plus pénibles, soient les mieux récompensés.

Mais puisque nous nous sommes accordés à reconnaître l’opulence comme un vice sévère, ne doit-on pas néanmoins fixer un plafond à ces salaires ?Nécessairement.

De même, pouvons-nous permettre à nos citoyens de vivre dans la précarité et la misère ou devrions-nous leur permettre, quels que soient leur condition, de jouir d’une vie digne et aux moyens suffisants pour se tourner vers les joies de l’apprentissage et de la contemplation ?

De ces deux options, je retiens la seconde.

Ou, afin de financer une mesure aussi généreuse, serait-on avisés de puiser dans l’excédent de richesses généré par le plafond que nous fixerons aux salaires ?

Je le crois.

Ainsi pourvu d’un plafond et d’un plancher, les rétributions seront-elles au service de l’opulence ou au service de l’indigence ?

Cela me semble impossible. C’est ainsi que nous ferons.

Alors, je n’envisage pas ce que nous pourrions ajouter.

Moi de même, passons à la suite.

Cela me convient. Mais quelle sera cette suite ?

Pourquoi ne pas nous employer à traiter la question de la justice ?

Je prends ton parti. Mais avant d’en venir aux délibérations, il nous faudra nous accorder sur ce que nous qualifions de justice en tant que vertu et en tant qu’institution, car, vois-tu, la confusion entre ces deux idées a égaré plus d’un esprit brillant. Ceux-là s’imaginent qu’il est un juge impartial qui, flottant dans les airs, punit l’injustice sans jamais se méprendre. Or, est-il quelque argument qui tende à supporter la thèse que la Nature dispose d’un moyen de reconnaître et de punir l’injustice, d’après toi ?

Quoi ? N’est-ce pas là ton avis ? Avanceras-tu que l’injustice est plus avantageuse que la justice ?

Mais qu’entends-tu par justice ? Est-ce une réalité ou bien un autre de ces mythes communs ?

Je dirais qu’elle tient un peu des deux à la fois. Laisse-moi m’expliquer. L’institution dont le nom est le même que la vertu est bien une création humaine, tandis que la vertu, elle, est véritable.

Mais quoi ? De quoi la justice est-elle le nom ?

Elle n’est pas autre chose que la cire et le sceau dont la couleur imprègne les actes bons, cependant que les actes mauvais sont frappés du sceau de l’injustice.

Mais le bien et le mal sont-ils invariables et absolus ou bien variables et relatifs ?

Je ne t’entends pas.Il faut pourtant que tu m’entendes ! Je te demande seulement si une chose est bonne en soi et en toutes circonstances ou alors si le bien et le mal dépendent du contexte.

Ils dépendent du contexte, bien sûr. Personne ne soutiendrait que l’obéissance à un maître équilibré et à un maître fou sont deux choses comparables.

Or, est-on jamais sage de la totalité du contexte qui entoure quelque action ?

Certes non, il demeure toujours des incertitudes.

Et celui qui croit faire le bien cependant que, par ignorance du contexte, il produit en fait le mal, doit-il être frappé du sceau de l’injustice comme tu le proposais ?

Lui non, mais son action, elle, est bel et bien injuste et mérite cette marque.

Mais qui de suffisamment sage pourra s’enquérir d’un tel jugement sans risquer de se tromper ?

Personne, à ma connaissance, ne dispose d’une connaissance si parfaite de l’Univers qu’il soit capable de juger si telle chose est bonne ou mauvaise, juste ou injuste.

Alors il semble que nous soyons dans une impasse et que la définition de ce qu’est la justice en tant que vertu se dérobe à nos lumières.

Que devrions-nous faire dans ce cas ?

Comme le dit l’adage, ne discourir qu’en termes définis et réserver le terme d’injustice au jargon institutionnel, de sorte à ce que nous disions désormais que telle chose est juste ou injuste selon qu’elle se conforme ou non à un corpus de lois. Cependant, pour parler de vertu, préférons l’intégrité à la justice et la lâcheté à l’injustice, de sorte à qualifier d’intègre ceux qui respectent leur éthique et qui aspirent au bien, et de lâche ceux qui trahissent leur éthique et qui tolèrent le mal.

Que faire, alors, de ceux qui s’accordent sur leur éthique au détriment des lois et qui, se voulant intègres et non pas justes, désobéissent sciemment aux lois ?

Ceux-là, mon délicieux ami, demeurent des êtres vertueux et ne méritent pas qu’on condamne leur parti-pris puisqu’ils aspirent au bien. Nous nous contenterons de les exiler sans mépris et sans haine, afin qu’ils soient libres à leur tour de fonder une autre cité qui, par bonheur, pourrait s’avérer plus heureuse que la nôtre, l’emportant ainsi sur nos lois imparfaites.

Tout cela me paraît excellent !

Encore une chose.

Quoi donc ?

Ne va-t-il pas sans dire que la peine de mort, que les tortures et que la détention seront à bannir des condamnations admises dans notre cité ?

Je puis le comprendre pour ce qui est de la peine de mort, car elle impute à la Diversité, et de la torture, car elle ne produit rien de bon, mais à quoi aurons-nous recours pour punir le crime à hauteur de ses méfaits ?

Certes, il convient de punir, comme nous l’avons envisagé plus tôt, celles et ceux qui, en connaissance de cause, se mettent eux-mêmes ou mettent les autres en danger. Mais puisque toute chose en notre temple de la Diversité doit porter une leçon, peux-tu me dire ce qu’apprennent les murs d’une geôle ?

Ma foi, il faut bien que quelques souffrances dissuadent de commettre le crime, sans quoi beaucoup se laisseront glisser à leur penchant pour le vice !

Tu dis vrai, mais avant de maudire ma pensée, écoute encore ce qui suit. Nous sommes convenus, en effet, que la violation des lois de notre cité serait punie d’exil dans les cas où la dissidence serait motivée par l’éthique et commise en toute âme et conscience. Ceci étant posé, il nous faut maintenant considérer le juste traitement de ceux qui, jouant de malchance ou tout bonnement malades, agissent non seulement contre l’intérêt de la cité, mais contre leur propre intérêt puisque ni l’éthique ni la loi ne préside à leurs actions. De ces deux cas de figures, il nous faut étudier la manière dont nous pourrions, non les punir, mais les guider vers leur intérêt véritable. D’une part, les malades exigent qu’on prenne soin de leur condition en leur apportant les thérapies appropriées. Ce point sera l’objet de futurs échanges lorsque nous en viendrons au ministère de la Santé. D’autre part, il apparaît que les malheureux qui trahissent les lois de la cité par nécessité sont en quelque sorte créanciers de la cité. En effet, ces derniers sont moins des troubles-fête que les exemples vivants des manquements de la cité, sans quoi jamais ils n’auraient connu le besoin de se détourner de la loi. Il incombe alors à la cité de réparer ses torts et de diriger ses ressources vers la réintégration et la rééducation de ces infortunés.

Alors, si telle est ta vision, permets que je l’embrasse.

Plus que te le permettre, je t’y enjoins volontiers ! Ceci étant dit, il me paraît opportun de prendre part à la révision d’une politique judiciaire courante mais manifestement incompatible avec notre projet.

Quelle est cette politique ?

Lorsqu’une personne se voit participer à un procès, te paraît-il juste, conformément à notre conception du bien, que l’issue de ce procès soit le résultat d’autre chose que la raison ?

Non, bien sûr, mais comment échapper aux violons de la rhétorique ?

Nous n’en réchapperons pas, car c’est inévitable, mais tout le moins pourra-t-on limiter l’influence des émotions sur les jugements rendus, autant que la faiblesse humaine le permet.

viens donc déverser ta sagesse au creux de mon oreille.

D’abord, j’ai besoin que tu me dises ce que sont les trois lieux de l’art oratoire.

Il y a le logos propre à la logique, le pathos qui se rapporte aux émotions et l’ethos qui a trait à la réputation de l’orateur.

Alors, tu conviendras que seul le logos est instrument de la raison, n’est-ce pas ?

C’est bien cela.

D’où que c’est lui seul que nous devons admettre dans nos tribunaux. Mais dis-moi encore, les avocats sont-ils autre chose que des rhéteurs ?

C’est ce qu’ils sont.

Et en tant que tels, n’emploient-ils pas, à leurs fins personnelles, le pathos et l’ethos au sein des tribunaux ?

Si.

D’où la nécessité patente de contraindre ces professionnels de l’art oratoire à n’exercer plus que le tiers de leur profession, celle qui se rapporte à la raison, ou bien ne dis-je là rien d’utile ?

Tu feins l’ignorant et tu crois passer inaperçu ? Ce que tu dis là est tout à fait ridicule, car à quoi bon employer un avocat s’il ne peut en rien infléchir la décision des juges ?

Tu manques d’ajouter qu’en procédant comme je l’ai naïvement proposé, les avocats de la défense et de l’attaque parviendraient invariablement aux mêmes conclusions. Pourquoi, dans ce cas, ne pas plutôt se passer de ces mercenaires du barreau, capables, d’un plaidoyer, de pervertir tout un procès à mesure de leur expertise, favorisant du coup les plus à mêmes de s’offrir leurs services au grand dam des moins argentés ! Préférons à ces bandits en robes leur pesant de robes nobles et détournons la pratique des joutes judiciaires en délibérations sereines menées, de bout en bout, par des assemblées de juges qui, pareils à des enquêteurs, s’emploieront à creuser les affaires qui leur seront soumises quitte à faire appel à des experts pour leur prêter main forte.

Tu sembles omettre dans ton analyse un aspect essentiel du travail de l’avocat qui réside dans leur opiniâtreté à lutter non seulement contre la partie adverse, mais parfois aussi contre les juges eux-mêmes. Cette semblable dialectique faite de contradiction ne peut que stimuler la quête de justice ! De combien de cas de condamnations iniques, fautes de défense solide, l’histoire ne recèle pas !

Une fois encore, tu te montres avisé alors que ma vue se trouble, je t’en suis redevable. Qui donc serait à même, dans un tribunal sans avocats, de s’opposer aux juges lorsque ceux-ci sont trop laxistes ou trop durs ?

Les candidats tout désignés me semblent être des jurés, incorruptibles et impartiaux par leur nombre, il nous suffira de les tirer au sort pour participer aux audiences et pour contester ou valider la décision des juges. Un travail pour lequel ils seront indemnisés.

Ajoutons aussi, par souci d’excellence, que tant qu’une large majorité des parties des juges et des jurés ne se seront pas prononcés d’une même voix, l’affaire se devra d’être révisée.

Avec de telles mesures, je n’envisage pas comment les procès pourraient ne pas être couronnés de succès !

Bien, mais ne te sembles-t-il pas que nous ayons omis d’adresser une louange supplémentaire à la Diversité ?

Je veux bien la louer, mais pour quel motif ?

Que grâce à son concours, bien peu de crimes et de délits seront à condamner.

En quel sens ?

À quels égards les individus se cherchent-ils querelle ?

La plupart des conflits sont motivés par deux émotions puissantes. La première est ce que nous qualifions de jalousie, qui se distingue de l’envie par le fait qu’on estime mériter davantage une chose qu’un autre. Portée à un degré extrême, la jalousie incline à la haine de ceux que l’on est persuadé de ne pas être méritoires. La seconde émotion à l’origine des litiges est la peur de l’inconnu, car celui-ci appelle la suspicion et la supposition. De pareils fantasmes finissent parfois par susciter la violence et la haine, puisqu’on en vient à accabler ceux qu’on ne connaît pas de tous les vices, on en fait des boucs émissaires portant sur leurs dos le poids de nos propres angoisses.

De la peur de l’inconnu déjà, il semble bien que celle-ci se trouve réduite à son nadir de par l’amour que notre cité aura pour la Diversité. Quant à la jalousie, peux-tu me dire comment sont rangés les biens que l’on envie aux autres ?

Avec joie. Les biens sont rangés par catégories, des plus essentiels à la Vie aux plus capricieux. Parmi les biens vitaux, on compte par exemple le besoin de nourriture, d’eau et de sommeil. Pour ce qui est des biens de seconde importance, on comptera la dignité, la reproduction et, chez les espèces sociales, le besoin de sociabilité. Enfin, la richesse, la célébrité et l’honneur sont autant de caprices dont on peut se passer, bien qu’ils soient à l’origine d’une multitude de conflits.

Et lesquels de ces besoins sont communs à l’ensemble des animaux ?

Les besoins primaires et certains des secondaires. Du reste, les caprices sont exclusifs à l’humanité.

Mais la force, en tant qu’elle permet d’acquérir ce que l’autre possède, n’est-elle pas un bien ?

Elle l’est.

Or, en civilisation, le droit ne se substitue-t-il pas à la force ?

C’est là la définition même de civilisation !

Ainsi, le droit n’est-il pas un bien puisqu’il se substitue à la force ?

Non seulement le droit est un bien, mais c’est encore l’un des plus revendiqués, tant c’est de lui que dépend l’issue de la plupart des conflits !

Aussi est-on forcé de reconnaître que les hommes se déchirent pour une chose qu’ils ont eux-mêmes conçue pour cesser de se battre ! Rivalisant de ruse et de malice pour prendre avantage sur leurs pairs, non pas au moyen de la force, mais du droit !

C’est bien ce que l’on observe.

Quoi ? Si le droit de notre cité repose sur l’exaltation de la Diversité, que c’est à l’aune de celle-ci que l’on juge si telle chose est juste et si telle autre est injuste, comment pourra-t-on manier du droit comme d’une arme pour prendre avantage sur les nôtres ? Cherchant à accaparer le bien d’autrui au moyen de la justice, se retrouverait-on du même coup à servir l’intérêt de celui-là même à qui l’on voudrait nuire !

Tu as bien fait d’adresser cette éloge supplémentaire à la Diversité. Que devrions-nous faire désormais ?

J’envisage de nous pencher plus avant sur le cas de la médecine. À ma connaissance, tu n’est pas plus médecin que je ne le suis. Cela dit, il y a une recommandation que nous pourrions prodiguer en dépit de notre ignorance de l’art médical.

Et quel est ton conseil ?

Il est, ce me semble, de notoriété publique que le corps, pareil à un empire, dispose d’un système immunitaire semblable en tous points à une armée, et que, de même qu’une véritable armée, ce système de défense biologique est à même de développer des armes et des stratégies adaptées aux ennemis qu’il a déjà rencontrés par le passé. En revanche, pour ce qui est des menaces nouvelles, notre armée de poche souffrira de grandes pertes pour y trouver une réponse adéquate.

En effet, cela est connu.

Or, de même que les armées s’entraînent face à des mannequins sans vies afin de se préparer au combat, de même serait-on avisés de recourir à de semblables subterfuges afin d’éduquer notre système immunitaire. Ainsi devrions-nous prescrire à nos citoyens de s’exposer à une variété d’environnements, d’aliments et de boissons, d’activités et de poisons afin qu’il se développe en eux la meilleure des armées. Pourvus de la sorte de défenses solides, nos citoyens seront à même de repousser les assauts de diverses menaces sans recourir aux méthodes de la médecine, avec tout ce qu’elle comporte d’effets secondaires.

Ce discours devrait être remis, si je puis dire, aux soins des médecins, car c’est eux qui, au cas par cas, sauront identifier ce qui convient aux besoins de chacun.

Au surplus, attendrons-nous que le mal se manifeste pour l’affronter ou tenterons-nous de l’éviter carrément, aux premiers signes avant-coureurs ?

Ne vaut-il pas mieux, conformément à l’adage, prévenir le mal que d’avoir à le guérir ?

Mais que valent conseils et prévention sans autorité ?

Bien peu de choses, je te l’accorde.

Partant, si les médecins jouissent d’une autorité égale à celle des cuisiniers, ne sera-t-on pas en peine de suivre leurs conseils lorsque les premiers nous exhorteront au régime alors que les seconds nous inviteront à jouir sans réserve des plaisirs de la table ?

Dans ce cas-là, bien peu suivront les prescriptions médicales.

Mais si les médecins disposent d’une autorité à peine inférieure à celle des juges, c’est-à-dire supérieure à l’autorité de toutes les autres professions, ne te semble-t-il pas que leur travail sera largement facilité ?

Pour le plus grand bonheur de leurs patients !

Enfin, et afin de prévenir au mieux les maux des citoyens, ne serait-il pas sage d’instaurer une veille médicale régulière prodiguée à tous les citoyens dans le but d’évaluer leur état de santé ?

Cette idée vient compléter à merveille les précédentes !

Par conséquent, nous devrions nous en tenir là pour le cas de la médecine et passer à la suite.

Des ministères dont il nous faut encore traiter, celui de l’Armée attise singulièrement ma curiosité. Irons -nous la satisfaire ?

Si tel est ton désir, alors suivons-le. Là encore, nous ne nous répandrons pas en délibérations futiles qui ont trait aux détails de l’art de la guerre et nous les réserverons aux militaires, car, quoi qu’ayant pour préférence la paix à la guerre, nul doute que notre cité comptera nombre d’ennemis.

Qu’est-ce donc qui te pousse à affirmer une chose pareille ?

Conviens-tu que notre cité sera fertile en connaissances inédites ?

J’en conviens.

Mais si de deux contrées en guerre, aux forces équitablement réparties, l’une dispose de l’ascendant technologique sur l’autre, aurait-on tort de penser que cet avantage lui vaudra de sortir victorieuse du conflit ?

Cela va de soi.

Or, les percées technologiques ne dépendent-elles pas des avancements scientifiques ?

Les deux me semblent intimement liés.

D’où que les États les plus à craindre parmi les alliés comme parmi les ennemis ne sont pas nécessairement ni les plus peuplés ni les plus riches ou les plus vastes, mais ceux qui chérissent en secret des connaissances mortelles dont la propriété exclusive représente un danger tant que leur savoir n’est pas partagé à des forces alliées, mais risque de tomber entre des mains ennemies.

Il est vrai que ce genre de nations sont les plus effrayantes, car elles sont imprévisibles.

De plus, notre cité sera dangereuse à plus d’un titre puisqu’elle s’attachera à explorer une variété de disciplines. Disciplines parmi lesquelles certaines découvertes seront nuisibles à la Diversité, mais utiles à la guerre, et que nous confinerons au silence, pour ne faire commerce avec l’étranger que de découvertes inoffensives.

Si cela s’avère tel que tu le décris, nous ne compterons pas le nombre de nos ennemis en puissance, car nul doute que quantité de nations étrangères finiront au fait des découvertes que nous aurons tentées, en vain, de dissimuler.

En conséquence de quoi, il nous faudra œuvrer à l’édification de défenses solides pour notre cité et élaborer de surcroît de puissants moyens de dissuasion afin de prévenir la guerre, de même que la maladie. Nous ne négligerons surtout pas d’établir de solides relations diplomatiques avec l’étranger dans le but d’apaiser leurs élans de jalousie ou de peur, sans pour autant nous allier à aucune d’entre elles.

Voilà que tu affirmes encore, et avec un aplomb insigne, une chose qu’on entend que très rarement, pour ne pas dire jamais. Pourquoi, en effet, recommandes-tu de ne pas chercher à former d’alliances avec d’autres nations ?

Pour la seule raison que la Nature des alliances est de rassembler ceux qui la composent à l’exclusion de tous les autres, au bénéfice de l’accumulation des tensions issues de la peur et de la jalousie. Tensions qui, au faîte de leurs capacités, finissent invariablement par se rompre brutalement et par causer, dans leur ire, bien plus de maux que ce que causent les conflits de moindre envergure. Or, si notre désir est tel que nous tenons en horreur les pertes inutiles, ne nous faut-il pas nous garder de former des alliances ?

Je reconnais dans tes paroles les arguments des pompiers qui affirment qu’en certaines forêts, les incendies mineurs sont au service de la faune et de la flore, car ils préviennent l’apparition d’incendies d’un autre genre, dévastateurs et inarrêtables.

J’ajoute à ton commentaire que les passions aussi sont semblables à ce genre de forêts, que, tenues au mutisme, les émotions finissent par acquérir un tel empire sur la raison qu’elles nous portent à accomplir des actes violents et futiles, causant un tort inutile à tous ceux qu’elles touchent. Pour une cité, en l’occurrence, il est toujours plus intéressant d’assumer ses passions que de les laisser exploser en un conflit sanglant avec l’étranger.

Est-ce à dire que nous devrions nous porter à la guerre si tôt que l’occasion s’en fait sentir ?

Pas à la guerre, non, mais à son proche parent, le duel. Qu’à chaque affront on réponde par un défi, un duel de performances, un spectacle cathartique pour la nation toute entière. Nous en ferons un message à l’adresse du monde entier, de sorte que, manifestant ainsi à notre adversaire notre ressentiment, nulle hypocrisie et nul discours policé ne viennent ternir davantage nos relations avec l’étranger. À vrai dire, il m’apparaît clairement que l’honnêteté des sentiments déclamés, du couple à la nation, est toujours à l’avantage de la paix.

Voilà qui préviendrait nombre de guerres.

Au demeurant, s’il advenait que toutes nos tentatives d’éviter des guerres eussent échoué, ne devrait-on pas, par souci de conservation, tenter de concentrer tous nos efforts militaires sur l’élimination des chefs ennemis qui, seuls, sont responsables de l’instrumentalisation des foules et de leurs penchants pour la violence ?

Et ainsi, de même que l’on défait un nœud trop serré, trancher uniquement la partie de la corde qui verrouille le tout pour préserver le reste.

Je ne saurais quoi ajouter à de si belles paroles. Que dirais-tu d’à nouveau t’emparer de l’initiative et de nous emmener là où tu le souhaites ?

Alors, il nous faut poser notre regard sur les affaires urbanistiques et contraindre à la raison les lois qui y président.

Pourquoi ne pas reprendre à la racine ce que nous tenons pour vrai à ce sujet, car il me semble que nos cités modernes comptent une telle accumulation de défauts qu’il nous serait impossible d’en traiter un à un.

Que dis-tu là ? Aurais-tu l’outrecuidance, toi, profane, de te prétendre plus sage dans l’art de l’urbanisme que ses propres experts ?

Non que je dispose de quelque science dans l’art de l’agencement des cités, je suis néanmoins à même de déplorer deux défauts gisants à la base de sa pratique contemporaine. En outre, je crois ces deux malformations susceptibles d’être arrangées, non au moyen de l’urbanisme, mais de la logique.

Et je ne tiens pas à m’associer à toi dans cette entreprise audacieuse. Parles donc comme si tu étais seul et consultes-moi seulement à la fin de ton enquête.

Puisque tu es réticent à l’idée de me prêter main forte dans cette tempête, je crains de ne pouvoir tenir seul face au déchaînement des éléments. Peut-être devrais-je me soustraire à cette épreuve et laisser cet obstacle derrière nous. Mais, sous cette hypothèse, nous ne pourrons pas nous satisfaire d’avoir fondé la cité idéale, mais seulement une partie.

Soit, cesses donc de te lamenter, j’accepte de répondre à tes questions, mais considère mon avis comme une simple opinion dont la valeur ne vaut rien face à l’avis des experts.

Tu ne pourrais pas me faire un plus grand cadeau, être plein de merveilles. Si tu tiens à répondre et à t’en tenir à ce rôle, réponds donc à ceci. D’après toi, quel est l’objet de l’urbanisme ?

Pour citer tes propres mots, il s’agit de l’art d’agencer les cités, c’est-à-dire les bâtiments ainsi que les réseaux de circulation.

Or, ce qui est bien agencé l’est-il de toute éternité ?

Ma foi, certaines choses peuvent être à leur place un jour et se trouver à la même place le lendemain, mais se trouver respectivement bien agencées puis mal agencées selon les besoins du moment.

Ainsi, l’art d’agencer les cités n’est-il pas équivalent à l’art de rendre les cités adaptées à une variété de conditions ?

Cela même.

Et un édifice sera-t-il ou ne sera-t-il pas adapté à son environnement en fonction de sa composition ?

Nécessairement.

Or, reconnais-tu que la mode en matière de conceptions de bâtiments et de sols est à l’emploi de matières inertes telles que le ciment et l’acier et qui, quoi que disposant de l’avantage d’être facilement ouvrageables et de qualités mécaniques utiles, manquent cruellement de vie et d’intelligence, mais occupent un espace qui serait mieux employé à l’épanouissement de la Vie ?

On ne compte plus les exemples tant ces choses sont banales dans nos villes.

Et que faire de cela ? Comment ne pas considérer comme supérieur les matériaux vivants, capables de s’adapter à leur environnement et dont l’emploi ne nuit pas à la Nature ?

Cela mériterait quelques réflexions, en effet.

Aussi ne devrions-nous pas nous efforcer d’avoir recours, autant que faire ce peut, à des matériaux vivants et orienter les recherches de nos urbanistes et de nos architectes vers l’étude et le développement de techniques et d’outils propres à la réalisation d’ouvrages vivants ?

Je dois dire que tu m’as tout de même convaincu.

Ne nous réjouissons pas trop vite, heureux parmi les heureux, car l’écueil que nous nous apprêtons à franchir est plus saillant encore que celui que nous venons de traverser et risque de n’être bien accueilli que par la moitié de la population.

Pourquoi donc une moitié seulement ?

Je vais essayer de te le montrer. Les mâles et les femelles te semblent-ils égaux ?

Certes non, ils diffèrent en bien des endroits.

Mais lequel des deux sexes te semble être le plus porté à l’asservissement de l’autre ?

La coutume en ce sens est d’attribuer la force au masculin, tandis que le féminin a pour lui la beauté. Or, il me semble que la force l’emporte sur la beauté.

Qu’est-ce donc que tu appelles beauté ? Et qu’est-ce donc que tu appelles force ? Le masculin ne peut-il jouir de sa propre beauté et le féminin de sa propre force ?

J’aurais été surpris que tu ne me reprennes pas là-dessus. C’est que ce que j’entends par beauté et ce que j’entends par force n’est pas tel que tu l’envisages. Pour la force, je me tiens à la stricte force physique propre aux athlètes. Quant à la beauté à laquelle j’en appelle, elle tient moins de l’esthétisme que de l’aptitude des membres du beau sexe à exercer une pression sexuelle sur leurs pendants masculins.

Alors nous sommes d’accord et nous emploierons ces termes avec précaution.

Faisons comme cela.

Dis-moi, la séduction procède de l’utilisation des charmes, tu en conviens ?

Oui.

Or, les charmes sont-ils l’apanage de la beauté ?

Comment pourrait-il en être autrement ?

Et la violence est-elle de quelque secours que ce soit pour ce qui est de la séduction ?

Jamais je n’ai constaté pareille chose.

Or, la violence convient-elle à ceux qui sont faibles ou à ceux qui sont forts ?

Seuls les forts tirent avantage de la violence.

Mais si les mâles ont en force un ascendant sur les femelles et que les femelles l’emportent sur les mâles en matière de beauté, ne peut-on en conclure que la violence est aux mâles ce que la séduction est aux femelles ?

Nécessairement.

Au surplus, les humains vivent-ils en groupe ou de façon isolée les uns des autres ?

Notre espèce compte au nombre de celles qui pratiquent la société.

Si donc on se trouve face à un ennemi, usera-t-on de violence ou de séduction ?

Les deux peuvent trouver leur utilité, avec cependant un avantage pour la violence. Mais si l’on est entre amis, préfèrera-t-on toujours la violence à la séduction pour parvenir à nos fins ?

Il est dans l’intérêt du groupe de condamner la violence tant elle est source de discorde, mais il reste docile quand on y fait usage de séduction.

Te sembles-t-il que des espèces grégaires telles que la nôtre aient avantage à chercher le conflit ?

Si ce n’est pour satisfaire quelques natures violentes, les animaux sociaux fuient le conflit puisque la coopération est condition de leur survie.

Aussi peut-on constater qu’en chaque espèce grégaire, la coopération est la norme tandis que le conflit y est exceptionnel. Dès lors, il apparaît que c’est bien la séduction et donc le sexe féminin qui devrait l’emporter sur les mâles dans le cas qui nous anime.

Après mûre réflexion, il semble bien que tu aies raison. Dès lors, comment expliquer qu’au sein de nos sociétés, ce soient le plus souvent les hommes qui y exercent le pouvoir sur les femmes ?

C’est que du mâle à l’homme et de la femelle à la femme, il y a comme quelques murs épais et inébranlables.

Que veux-tu dire par là ? C’est cela que je veux savoir !

Il suffit pour cela de considérer attentivement les conditions de supériorité des femelles sur les mâles.

Et quelles sont donc ces conditions ?

S’il advenait qu’on parvienne à isoler les femelles les unes des autres au sein d’une espèce sociale, ne se trouveraient-elles pas dans l’incapacité de séduire la communauté, mâles et femelles, et de tirer profit de leur prédisposition naturelle pour le charme ?

Si l’on suppose la chose possible, c’est bien ce qu’il se produirait.

Quoi ? Qu’est-ce donc qu’un foyer d’après toi, sinon l’intimité parjurée en vierge de fer ? Qu’une arène où la force est à son avantage et où la société se meurt ?

Il faut reconnaître que la domination des hommes sur les femmes est d’abord et avant tout domestique, qu’une fois unis, les couples s’enferment entre les murs imperméables de leurs foyers. Pis encore, même en plein jour et à la face du monde, bien des femmes demeurent sous l’emprise de la tyrannie masculine, pétries d’angoisses, de sorte à ce que la société toute entière abandonne son destin à la violence des hommes.

Comment donc persister à entretenir le mythe du foyer cellulaire ? Lui qui, depuis l’invention de l’agriculture et de la sédentarité, s’est transmis de générations en générations, de civilisations en civilisations ? Lui qui, plutôt que la coopération et la séduction, nous a porté à plus de violences et à plus de conflits ?

Il est vrai que, dans le règne animal, et contrairement aux rumeurs populaires, du loup au lion en passant par l’éléphant, ce sont bien les femelles qui, pour ainsi dire, mènent la danse.

Alors, au foyer traditionnel, il me semble judicieux de substituer une version moderne, plus ouverte et moins intime, de sorte à ce que partout, si ce n’est dans les dortoirs, l’espace soit, sinon publiquement partagé, tout au moins accessible, sans verrous et sans haies. Que dis-tu de ceci ?

Que ton projet m’intrigue, car alors, chacun devra consentir à voir sa propriété réduite à quelques biens. Ne vois-tu pas qu’il est ici une mesure intenable pour la faiblesse humaine ?

Ce que je vois au contraire, c’est que partout, ou presque, un citoyen sera le bienvenu. Quant au foyer où il aura élu domicile, le vol et la dégradation, de même que l’irrespect de l’hôte, y seront condamnés. Sans doutes alors, la communication renversera la violence, car tous seront les témoins et les gardiens de chacun.

Ce ne sera pas facile, mais nous nous efforcerons de respecter ton conseil !

Maintenant, il me semble comme de naturel de nous attarder, après avoir traité des affaires du bâtiment, aux affaires de circulation.

Il n’y a rien là que des évidences, à moins bien sûr que tu ne t’emploies dans une démonstration audacieuse à réinventer la roue !

Ni l’un ni l’autre, mais tout juste entre les deux, car, sans avoir à franchement innover, il y a bien quelques principes auxquels nous devrions nous en tenir si nous espérons cultiver la Diversité au sein de notre cité.

Et auras-tu l’amitié de m’exposer ta doctrine ?

Comme je te l’ai dit, il n’y a rien là de bien révolutionnaire, car il me paraît aller de soi que la rencontre et le mélange des identités, des professions et des cultures est en tout point fertile, tandis que l’isolation et le cloisonnement des univers multiples qui habitent chacun des êtres foulant le Monde ne sont au service que de la stérilité et de l’inertie. À ce compte-là, il convient de veiller à connecter autant que faire se peut nos citoyens au moyen d’un réseau de transport favorisant la rencontre et le mélange des natures étrangères. Enfin comment ne pas suivre les préceptes de notre doctrine et ne pas nous employer à développer une variété de formes de transport, chacune disposant de ses forces et de ses faiblesses ? Nous veillerons en particulier à favoriser les modes de transports collectifs afin de ne point gaspiller futilement l’espace précieux accordé par notre cité.

Allons par la pratique alors et actons comme d’intérêt général la nécessité d’établir des voies de communication entre les différents quartiers et tâchons de les tenir proches les uns des autres.

Voilà qui est très sage. Je te propose désormais de nous attacher à la législation propre à l’agriculture et à l’environnement.

Permets que je t’interrompe, mais d’où vient que tu confondes en un tout agriculture et environnement au sein d’un même ministère ? L’un et l’autre se trouvant d’ordinaire administrés de façon distincte par des experts distincts usant de méthodes distinctes, cependant que toi, tu te comportes comme s’il s’agissait là d’une seule et même chose !

Ta critique insignifiante est bien fondée, mais je doute qu’elle persiste après ce que je m’en vais te découvrir.

Procède donc, que nous vérifions cela sur l’instant.

Reconnais-tu que l’agriculture procède essentiellement du travail de la terre ?

Sans doute.

Reconnais-tu de même que les affaires environnementales ont trait à l’administration des éléments qui composent la Nature et donc en particulier de la terre ?

Oui.

Comment donc ne peut-il y avoir de conflit entre ces deux sphères alors même que toutes deux reposent sur un élément commun qui n’est autre que la terre ?

En effet, le conflit paraît inévitable.

Mais l’humain, s’il est sédentaire, peut-il se passer de l’agriculture ?

C’est impossible, voyons !

Aussi lui est-il possible de prospérer sur une terre malade ?

Si oui, je ne vois pas comment.

Or, qu’est-ce qu’une terre saine sinon que la conséquence d’un environnement riche et diversifié en espèces végétales, animales et minérales, de sorte que de leur commerce émerge une forme de société naturelle qui, pareille à une cité humaine, tire son bonheur et sa santé de la diversité qu’elle abrite ?

L’analogie, quoi que souffrant quelques défauts, me paraît adéquate. Ce que tu décris là, m’a-t-on dit, porterait le nom d’écosystème, est-ce bien ce dont il est question ?

À la bonne heure ! C’est bien d’écosystèmes dont il est question. Et pour en revenir à ce que nous étions en train de délibérer, tu m’as accordé que l’agriculture était indispensable à la survie de toute société et que la diversité de l’écosystème auquel elle appartient était conditionnelle au succès de son agriculture. Reste que l’agriculture, comme chacun sait, peut être pratiquée selon une multitude de techniques. Il est tout aussi notoire que, lorsque l’on force la terre à produire plus que ce dont elle est capable, celle-ci finit par ne plus rien produire, me l’accordes-tu aussi ?

Cet effet est bien connu, je te le concède.

Or, si l’on aspire à faire de notre cité un État véritablement démocratique et donc de dimension limitée, ne nous faudra-t-il pas prendre grand soin de ne pas maltraiter notre environnement si on désire de notre terre qu’elle demeure abondante en récoltes ? Ne nous faudra-t-il pas veiller à ce que notre agriculture demeure efficace sans jamais contraindre la terre à un travail auquel elle ne consent pas au moyen de diverses méthodes invasives et de cette abomination que l’on appelle monoculture ?

Si, mais comment donc une telle mesure se traduirait-elle en actes ?

D’abord et avant tout, il convient de nous enquérir des conditions de notre environnement afin de nous y adapter, qu’on n’aille pas faire pousser telle essence par caprice alors même que les conditions de sa culture ne sont pas réunies. Ensuite, et afin d’optimiser nos moyens de production, il me paraît sage de croiser les semences les plus fertiles les unes aux autres pour en tirer des récoltes abondantes. Enfin, dans le but de compenser la perte de production liée à notre refus d’employer des méthodes dont l’objet est l’exploitation surnaturelle de la terre, que dirais-tu que nous accroissions au maximum de ses capacités l’espace de notre cité dédié à l’agriculture, de sorte à faire de notre cité un véritable jardin foisonnant de vie, entretenu pour l’essentiel par ses propres moyens et, dans une moindre mesure, par des mains humaines ?

Je comprends mieux pourquoi tu as suggéré de traiter de ces deux points de façon simultanée. Mais quelle place ce projet laisserait-il à l’élevage et à tout l’espace qu’il requiert ?

Les deux me paraissent bien incompatibles, tu dis vrai. Mais qu’à cela ne tienne, nous nous en passerons pour le plus grand bonheur des espèces dédiées à l’élevage ! Car je tiens pour vrai qu’une entreprise telle que l’élevage ne va pas sans quelques cruautés à l’égard des bêtes dont elle fait le commerce. Au surplus, rien dans la pratique de l’élevage ne me paraît aller dans le sens de la Diversité tant le recours massif aux mesures de contrôle élimine de fait les variations entre les individus.

Alors quoi ? Devrions-nous nous passer de viande, d’œufs, de lait et de tout ce que produit l’élevage ?

Nous serions bien en mal de le faire. Non. Il conviendrait plutôt de nous concentrer sur l’exploitation des espèces que nous aurons abandonnées dans les vastes couloirs sauvages de notre cité-jardin. Alors, la chasse et la domestication remplaceront l’élevage intensif.

Deviendrons-nous, pareils à nos ancêtres, chasseurs-cueilleurs ?

Cela même.

Dans ce cas, il importe vraiment que ce que tu désignes comme un jardin dans notre cité y occupe une place prépondérante, de beaucoup supérieure à la superficie de nos infrastructures civiles, tant la chasse et la cueillette requièrent de respecter les cycles de vie des espèces sauvages !

Toutes les richesses sont pesantes d’efforts, et c’est d’un grand trésor que nous parlons ici. Or, si nous souhaitons, de même que tout État digne de ce nom, demeurer aussi autonomes que possible, nous devrons nous munir de grandes réserves et les garnir prudemment afin de ne rien gaspiller de notre jardin et d’échapper aux disettes.

C’est aussi ce que je pense.

Outre cela, il est encore une chose que j’aimerais ajouter.

Parle, je t’en prie.

Au sujet des déchets engendrés par nos activités.

Et bien ?

Crois-tu qu’un mode de vie basé sur l’emploi d’un maximum de matières organiques en produira un nombre considérable ?

Certes, il y aura des déchets, mais ce que nous ne recyclerons pas, nous n’aurons aucun mal à en faire de l’engrais pour notre jardin !

Mais quoi ! N’est-ce pas aussi et surtout notre emploi de l’énergie qui sera déterminant dans notre production de déchets ?

Et comment non ?

Alors, il convient que nous traçons à grands traits la politique énergétique de notre cité.

Tu as raison, passons par là.

Dans ce cas, dis-moi. Sous quelle forme l’énergie se trouve-t-elle sur notre planète ?

Sans vouloir me montrer exhaustif, l’énergie peut prendre bien des formes, lesquelles sont parfois liquides, parfois solides, parfois gazeuses et parfois même il s’agit d’un pur rayonnement.

Or, de ces formes, y’en a-t-il une qui soit supérieure en tout point aux autres ?

Toutes disposent de leurs avantages et de leurs inconvénients.

Mais s’il nous était donné de convertir gratuitement et instantanément toutes ces formes en une seule, serions-nous avisés de faire pareil choix ?

La force de telle forme compensant la faiblesse de telle autre, la stéréotypie me paraît être un choix de bien peu de valeur dans notre emploi de l’énergie, car alors, nous nous retrouverions nécessairement dans l’incapacité de contrebalancer les effets néfastes de cette hypothétique énergie unique.

Or, cette conversion étant en réalité impossible, ne serions-nous pas fous de nous employer à n’exploiter qu’une forme d’énergie au détriment des autres ?

La mesure en la matière reviendrait à faire usage de la plus grande diversité de formes d’énergie possible et ce pour autant de temps qu’une énergie véritablement supérieure aux autres n’aura pas été découverte.

Alors nous sommes du même avis et je ne vois pas ce que nous pourrions ajouter à un tel discours.

Si ma mémoire ne me joue pas des tours, il me semble que nous nous trouvions à présent sur le seuil de l’ultime ministère, celui de la culture. Mais plutôt que de franchir ce pas, ne trouves-tu pas qu’il y a comme un paradoxe dans notre démarche ?

Quel paradoxe ?

Que la contrainte des pratiques culturelles par des lois ne me semble pas aller à la faveur de la Diversité !

Il y a apparences. Mais outre les apparences, il me semble qu’il faille tout de même aller de l’avant.

Et pourquoi donc ?

La tolérance et l’intolérance ne sont-elles pas contraires ?

Si.

Or, les contraires sont incompatibles, n’est-ce pas ?

Certainement.

Et la tolérance est-elle autre chose que l’accueil du familier comme de l’étranger ?

Elle n’est pas autre chose.

Aussi pourrait-on dire que la tolérance est condition de la Diversité, est-ce juste ?

Oui.

Or, toute chose n’est-elle pas soit familière, soit étrangère ?

Nécessairement.

Mais l’intolérance est-elle une chose ?

Qu’est-elle sinon ?

Conséquence de quoi la tolérance pleine et entière contient en elle-même le germe de sa défaillance puisqu’elle accueille en son sein l’intolérance, de sorte que, à terme, la tolérance parfaite finisse inexorablement renversée par l’intolérance !

Voilà qui coule de source.

Mais comme la tolérance est amie de la Diversité, peut-il qu’elle soit aussi amie de son contraire, la stéréotypie ?

C’est impossible, voyons.

En définitive, la tolérance véritable, celle que nous chérissons en paroles, n’est pas totale, mais s’exerce seulement sur ce qui ne promeut pas l’intolérance !

Je conviens de cela.

Partant, comprends-tu pourquoi je tiens tant à délibérer de la culture ?

C’est afin de décider, non de ce qu’il convient de faire, mais bien de ce qu’il faut proscrire pour ne pas ajouter à l’intolérance.

À merveille ! Encore nous faut-il bousculer quelques piliers à la base de nos cultures et condamner les sources aujourd’hui admises de l’intolérance.

Qu’est-ce à dire ?

Conviens-tu que l’intolérance est le rejet de ce qui est étranger au profit de ce qui est familier ?

Je suis toujours de cet avis.

Or, les membres d’une famille ne sont-ils pas nécessairement familiers entre eux ?

Sans doute.

Mais une famille n’est-elle pas un groupe dont l’unité est garantie par l’exclusion de ceux qui n’en font pas partie ?

C’est une façon de dire les choses.

Autrement dit, la famille dont le cercle n’est pas assez large pour embrasser tous les êtres ne procède-t-elle pas finalement de l’intolérance plus que de la tolérance ?

Cela me semble juste.

Mais quoi ? Peut-on raisonnablement faire le deuil de la famille au sein de notre cité ?

D’aucuns diraient que la cité elle-même est une forme de communauté fermée.

Justement non, et c’est en cela qu’une solution existe afin de concilier tolérance et cohésion nécessaires à toute forme d’organisation sociale.

Et comment appréhendes-tu ce mariage ?

Il faut et il suffit pour cela que nous considérions la cité comme indépendante de ses citoyens, de sorte à ce qu’une telle chose que la nationalité n’ait pas cours dans notre État. De la sorte, et au risque de te choquer brièvement, nous n’aurons aucun mal à accueillir l’étranger comme le familier dans notre cité, et ce, dans la limite de ses capacités. Ainsi constituée, tout résident, même de passage, disposera de droits égaux aux autres résidents, fussent-ils juges ou médecins.

Je dois admettre que ce que tu proposes là a le mérite d’être inédit.

Ce n’est pas tout, puisqu’il faut encore ajouter, si nous tenons à notre intégrité, que toute forme d’intolérance véhiculée par des communautés fermées doit être combattue avec férocité, qu’il s’agisse de cercles familiaux ou de cercles religieux.

Comment ? Ton intention serait-elle de réduire de la sorte autant d’institutions ? Qui donc te suivra jusque là si tu vises à détruire tout ce qui fédère les Hommes ?

Pas détruire bienheureux, mais ouvrir. Ouvrir chacun des cercles qui nous tiennent au mépris des différences, des variations, de l’étranger, ainsi que nous l’avons déjà fait, sans nous en apercevoir, lorsque nous délibérions de l’urbanisme. Nous étions en effet convenus qu’il serait sage d’abattre les murs opaques et criminels de nos foyers afin que nul ne puisse en demeurer prisonnier, t’en rappelles-tu ?

Allons pour ces mesures. Néanmoins, je ne puis encore me rendre à tes raisons pour ce qui est des religions. Ou, plus précisément, tu me sembles aller trop loin en t’attaquant aux convictions propres à chacun.

Quoi que tu dises vrai pour ce qui est de la majorité des cultes, car ils se trouvent ouverts et tolérants, il est néanmoins une catégorie de cultes dont nous aurions tort de ne pas nous méfier.

Qu’as-tu en tête ?

Aux religions dont le propre est de ne vénérer qu’un dieu, qu’elles qualifient de véritable à l’exclusion de tous les autres et dont la cosmogonie rejette de fait toute variation. Ceux-là que l’on appelle monothéismes. À charge de ma thèse, peut-on relever le fait éloquent que les membres de pareilles communautés se qualifient de frères et de sœurs, tandis que l’étranger, lui, est qualifié de mécréant, de non-croyant ou de païen. Non que ces mots portent en eux une quelconque offense, mais ils sont révélateurs des processus aliénants inhérents à ces institutions.

Quand bien même, peux-tu sérieusement ignorer tous les bénéfices que l’on doit aux religions massives, à commencer par leur propension à fédérer les hommes ?

Je n’ignorerai pas cela. Non plus que je n’ignorerai l’alternative à ce bénéfice qui ne porte pas la marque de l’intolérance.

viens-en au fait que je puisse en juger par moi-même.

La propension des monothéismes à fédérer les individus n’est-elle pas la conséquence de leur emploi abondant de symboles ?

Mais certainement, qu’y a-t-il de mal à cela ?

Mais l’emploi des symboles serait-il exclusif aux monothéismes ?

Il ne l’est pas, mais il faut reconnaître que la symbolique religieuse est d’une redoutable efficacité.

Pourtant, je suis convaincu que nous pourrions rivaliser avec elles en emploi de symboles.

Et à quels symboles pourrait donc bien faire appel une cité qui renie les concepts de patrie, de famille et d’absolu religieux ?

Que sont les symboles sinon des repères universels destinés à baliser l’écheveau du temps ?

Je ne saurais le dire.

Alors, il est une symbolique supérieure à tout ce que sont capables de produire les religions et dont la propriété principale est de rassembler tout ce qui vit. Je parle ici de la lutte incessante des êtres pour la conservation. Dès lors, quelle meilleure référence commune que de véritables œuvres titanesques érigées à la vue de tous et destinées à servir de référence spatiale autant que temporelle ? Que tout citoyen en âge de porter une pierre participe de son vivant à la conception ou à l’entretien de pareilles structures et puisse fièrement léguer ce patrimoine à l’avenir, un héritage destiné à nous ramener à notre commune condition.

Telle vision force à l’admiration, mais ne conserverons-nous pas quelque vestige des traditions liées aux monothéismes ?

Le moins possible, dans la mesure de ce qui est utile. Là-dessus, je tiens à dire deux choses. La première a trait aux calendriers et aux fêtes dont l’origine s’est perdue dans les siècles et qui, désormais, ont perdu leur aspect symbolique. Pourquoi ne pas leur préférer plutôt la célébration de processus réels et perceptibles de tous, l’éloge commun d’une saison, de la science ou le passage d’un astre dans le ciel, que ces fêtes nous rassemblent autour d’une réalité commune plutôt qu’autour de croyances culturelles propres à certaines communautés ? La seconde tradition me paraissant malsaine a trait à la gestion de nos morts. Qu’on en finisse avec les passions tristes et mortifères dont la seule fin est d’ajouter du malheur au monde. Nous aurions tout intérêt à nous inspirer de ces communautés dans lesquelles la mort est un prétexte pour célébrer la Vie et où chaque décès est une occasion d’éprouver la gratitude et la joie.

Voilà qui semble heureux, je ne puis que te supporter.

Enfin une dernière chose, et non des moindres.

J’en suis tout ouïe.

Ne négligeons pas les conséquences colossales de l’exposition des plus jeunes à des modèles. Si ces modèles sont pervers, les enfants auront tout lieu de bâtir leur personnalité et leurs fantasmes autour de ces modèles et souffriront leur vie durant d’un tel traitement. Si, au contraire, ces modèles sont sains, il y a de grandes chances pour que les enfants se voient reproduire la vertu dont ils auront été témoins.

Nous y veillerons.

Ainsi s’achèvent nos fastidieuses délibérations. Il est certain que nous ayons commis des erreurs.

Lesquelles ?

Cela, l’avenir le dira à notre place.